Les pensées de Gbagbo

Yamoussoukro ( Luc Gagny - Reuters)

A la suite de Mugabe, de Kibaki et de bien d’autres encore, Laurent Gbagbo cherche le pouvoir éternel. Et le boulanger[1] est malin.
Mais aujourd’hui qu’il a beaucoup de monde sur le dos, à quoi pense-t-il ?

En avril 1999, j’étais de passage à Abidjan pour quelques jours. Assis sur la banquette arrière d’un taxi, j’écoutais des amies béninoises qui conversaient de plus en plus fort avec le chauffeur de taxi. Tout ce beau monde parlait un mélange de langues, dont quelques mots de français émergeaient çà et là. Je ne comprenais pas la raison de tout ce cirque.

Arrivés à destination, je payais la course à un autochtone bien énervé qui démarra sans même me regarder. Je rattrapais alors mes deux amies, qui étaient déjà parties dans un autre débat. Elles entendirent à peine ma question, mais une réponse me parvint à l’unisson « Ces ivoiriens, tous des racistes » !! Peut-être, peut-être. Après tout je ne connaissais à l’époque pas grand-chose de la Côte d’Ivoire…

Un an et demi plus tard, en octobre 2000, Laurent Gbagbo devenait président de la république de la Côte d’Ivoire. Non sans mal. Alassane Ouattara avait déjà été mis de coté, mais cette fois bien avant les résultats des votes, pour cause de nationalité ivoirienne douteuse[2]. Houphouët Boigny, le premier président de la Côte d’Ivoire indépendante, avait laissé un héritage bien branlant et ses enfants turbulents allaient détruire peu à peu le pays le plus prospère de la région en opposant la moitié Nord de la Côte d’Ivoire à la moitié Sud. L’histoire commence à être connue : Les gesticulations actuelles de Gbagbo ont popularisé le passé récent du pays. Un passé mouvementé qui a officialisé la partition du pays. Et qui m’explique un peu la comédie du taxi.

Que Gbagbo ait perdu les élections de décembre 2010 est sans aucun doute une évidence. Celui qui a fait son possible pour retarder le recours aux urnes et pour ne l’organiser que lorsqu’il serait certain qu’il lui serait favorable, a été pris de cours. Et il ne voudra sans doute pas quitter un fauteuil confortable qu’il usurpe depuis maintenant 5 ans, depuis ce deuxième mandat-cadeau[3].  Car pour lui cela signifierait laisser filer et dévoiler des trésors, d’escroqueries notamment, dans la filière cacao[4] par exemple.

Le complot néocolonial dont il prétend être la victime est peut-être sa dernière arme, et à n’en pas douter il l’usera jusqu’au bout : Les appels à la haine de Charles Blé Goudé, ministre du gouvernement de Laurent Gbagbo et leader des patriotes, ces partisans pro-Gbagbo, véhiculés par la télévision d’Etat RTI, contre les forces onusiennes[5] en Côte d’Ivoire, ou contre Alassane Ouattara et son équipe repliés dans l’hôtel du Golf[6], seront peut-être efficaces. Et cela n’est pas sans rappeler une certaine radio rwandaise[7] qui eut l’influence que l’on sait lors du génocide de 1994. D’ailleurs les journalistes reprennent trop facilement il me semble les avertissements actuels de Guillaume Soro, ancien Premier ministre de Laurent Gbagbo, puis maintenant d’Alassane Ouattara, sur un génocide à venir en Côte d’Ivoire. Faut-il aller aussi loin dans le temps et dans l’horreur ? Pour l’audimat peut-être, mais il serait plus sérieux de se rappeler déjà les milliers de morts qui ont suivi l’élection présidentielle contestée de 2008 au Kenya de Mwai Kibaki [8]. Et un scénario tel que celui-ci pourrait bien se répéter. Scénario qui pourrait finir par le même marché de dupes que dans le cas kenyan (qui à l’époque s’était reproduit quelques mois plus tard au Zimbabwe[9]) où le perdant garde le pouvoir et le gagnant devient Premier ministre.

Aujourd’hui seuls Gbagbo et Ouattara pourraient imaginer la suite des évènements, eux qui après tout se connaissent depuis longtemps. Et l’un comme l’autre, et pour des raisons diamétralement opposées, doivent penser à l’inconstance de la communauté internationale (de la France et des Etats-Unis dans le cas présent) en matière de politique étrangère, et particulièrement africaine, où les convictions sont des plus éphémères.

Et n’oublions pas les casseroles françaises dans les régions ouest et équatoriale de l’Afrique :
… Ali Bongo a succédé à son père en août 2009 non sans avoir bourré un peu les urnes, avec la bénédiction de la France[10],
… Faure Gnassingbé, président actuel du Togo, a succédé à son père en 2005 (puis s’est succédé à lui-même en 2010), avec encore moins de légitimité que le rejeton gabonais et avec encore plus d’appui de la France[11],
… Biya, Compaoré, Sassou Nguesso et autres Deby ne sont à la tête de leur pays qu’avec une aide française de longue date.
Tout cela bien sûr sans que la communauté internationale ne s’en émeuve vraiment ou au mieux le temps d’une dépêche de presse.

Il est certain que rien de bien bon ne sortira de tout cela et que l’histoire bégaiera encore longtemps en Côte d’Ivoire. Les partisans de la partition Nord-Sud du pays sortiront sans doute vainqueurs et la misère fera le reste. Gbagbo comme Ouattara n’en doutent certainement pas.

L’écrivain ivoirien, Ahmadou Kourouma, mort en 2003, a raconté dans un livre malheureusement inachevé « Quand on refuse on dit non » l’arrivée au pouvoir de Gbagbo vue aux travers les yeux d’un jeune enfant. Rien que pour le verbe de Kourouma il serait dommage de ne pas lire ce petit livre. Extrait :

« J’ai beaucoup compris et j’ai tout enregistré. L’élection de Gbagbo a été un bordel au carré. Un bordel de bordel. Gueï était d’accord avec Gbagbo qui allait être son Premier ministre. Le général était sûr de gagner car il avait invalidé tous les bons candidats. Et Gbagbo ne devait pas beaucoup suer pendant la campagne électorale. Gbagbo a secrètement dit oui au général. Mais quand Gbagbo a commencé à tricher, Gueï a compris que le socialiste n’était pas un homme de parole. Il s’est fâché. Il est allé voir un huissier qui a constaté les escroqueries. Il a dissous la commission indépendante. S’est proclamé président et a fait confirmer sa proclamation par la Cour suprême. Alors là, tous les électeurs sont descendus dans la rue pour lyncher le général. Le général s’est échappé, il s’est enfui dans son village. Quand Gueï a disparu, Gbagbo à son tour s’est proclamé président. Mais Gbagbo a été plus astucieux (malin) qu’un vieux gorille. Il s’est proclamé président entouré de ses amis socialistes à l’ambassade de France, sous la garde des militaires français. Les Dioulas sont descendus dans la rue mais ils n’ont pas pu prendre l’ambassade de France. Gbagbo, qui était sous bonne garde, a commandé aux gendarmes de défendre l’ordre à tout prix. Alors les gendarmes ont massacré les Dioulas et les ont jetés aux dépotoirs de Yopougon et on a appelé cela le charnier de Yopougon… ».

Les temps ont-ils changé ?

SylvainD.

 

Cet article est également publié sur AGORAVOX.

abidjan-finbarrOreilly_reuters
Abidjan (Finbarr O’reilly – Reuters)

[1] Surnom de Gbagbo, qui roule tout le monde dans la farine depuis de nombreuses années.

[2] Le concept d’ivoirité déchire la Côte d’Ivoire depuis de nombreuses années : (http://www.pambazuka.org/fr/category/books/42681).

[3] Les ivoiriens appellent ainsi la période 2005-2010 pendant laquelle Gbagbo est resté au pouvoir sans avoir été élu. La guerre entre le Nord et le Sud du pays aurait empêché tout recours aux urnes.

[7] La radio des Mille Collines. Elle véhicula l’essentiel de la propagande génocidaire.

[9] En mars 2008, Robert Mugabe perd les élections présidentielles. Il ne veut pas quitter le pouvoir. La seule concession qu’il accordera sera de nommer son adversaire, gagnant de cette élection, Premier ministre de son gouvernement : http://www.afrik.com/article14845.html.

Même chose avec Mwai Kibaki et Raila Odinga au Kenya en 2008 également.

6 réflexions sur “Les pensées de Gbagbo”

  1. Commentaire paru sur Agoravox le 31/12/2010.

    Texte intéressant qui a le mérite de rappeler que ce sont les français qui ont installé Gbagbo au pouvoir, même si ce dernier feint de l’ignorer aujourd’hui criant au complot international. Il ne criait pas au complot international quand cela lui a permis de prendre et de conserver le pouvoir. Et tous ces morts après son élection, enfin j’ai bon espoir qu’il finira par payer.

  2. Commentaire paru sur Agoravox le 31/12/2010.

    …certains en côte d’Ivoire , l’autre moitié du peuple que vous laissez du côté obscure, aimeraient que Ouattara payent aussi pour ses crimes …

  3. Commentaire paru sur Agoravox le 31/12/2010.

    Je ne suis pas tendre avec Ouattara non plus croyez-moi, je l’ai maintes fois dit dans cette élection mes compatriotes avaient le choix entre la peste et le choléra dans les deux cas ils sont perdants.

  4. Commentaire paru sur Mediapart le 31/12/2010.

    « Que Gbagbo ait perdu les élections de décembre 2010 est sans aucun doute une évidence. »
    Je me demande bien d’où vous tirez cette évidence, à part de ce que vous lisez ou entendez dans la presse… Entendons-nous bien, je ne défends pas Gbagbo, mais répéter une histoire écrite par les vainqueurs coalisés du moment, ça me paraît aussi naïf que de croire que Jésus est né un 25 Décembre parce qu’ainsi en a décidé le Concile de Nicée en 325.
    C’est précisément parce que personne n’a les moyens de vérifier comment se sont déroulés les scrutins dans beaucoup d’endroits que la victoire électorale de Alassane Ouattara est si difficile à accepter pour certains.
    Ce serait donc choquant de dire que l’un a peut-être plus habilement bourré les urnes que l’autre ? Comme peut-être Martine Aubry lors de l’élection de la première secrétaire du PS ? Aw, shocking !! Pas de ça chez nous !
    Je suis curieux de trouver dans ce billet par ailleurs intéressant une phrase qui me donne l’impression que vous croyez ce qui est écrit dans le journal, ce qui est toujours réjouissant sur Médiapart… 🙂

  5. Commentaire paru sur Mediapart le 31/12/2010.

    Je tiens cette évidence d’une connaissance de terrain de la Côte d’Ivoire notamment, mais pas seulement… je connais plutôt bien aussi le Burkina Faso, le Gabon (j’y étais lors des « élections » du fils Bongo), le Togo…
    Et justement concernant Mediapart, un reproche que je pourrais leur faire est qu’il ne sont pas vraiment intéressés par la poltique étrangère. Je leur ai dit d’ailleurs. Mais à chacun ses centres d’intérêt.
    Si vous en avez le temps et l’envie, vous pourrez aller faire un tour sur mon blog (balades.wordpress.com) et vous comprendrez que ma lecture de la presse n’est pas si assidue que vous le soupçonnez.

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