Le cauchemar de Darwin

Le drôle de printemps que vient de traverser notre vieille Europe n’est sans doute pour certains qu’une anecdote. Peut-être après tout. Mais si sous nos latitudes, ce ne sont que quelques semaines de soleil perdues, ce n’est malheureusement pas la même chose dans d’autres régions aux climats moins tempérés[1].

Une étude publiée récemment dans la revue anglaise Nature[2] a retracé les 1500 dernières années du lac Tanganyika. Ce Lac, le plus profond du continent africain et le second plus volumineux du monde, s’est réchauffé de 2°C en moins d’un siècle.

Sous les coups de butoir du réchauffement climatique ses eaux de surface ont atteint 26°C. La conséquence immédiate de cette température élevée : Les courants froids de profondeur remontent plus difficilement et rechargent de moins en moins, en éléments nutritifs, les couches supérieures désormais trop chaudes. La vie s’y fait plus rare. La pêche plus difficile. Au détriment des populations locales.

Tous les lacs du « Rift » est-africain sont évidemment dans la même situation. Les trente millions d’habitants qui vivent autour du Victoria Nyanza, le lac Victoria, ont tout intérêt à faire mentir les démographes qui prévoient un doublement de ce recensement dans quinze ans. Un peu plus à l’Est, au Kenya, le lac Nakuru s’évapore doucement depuis quelques années. Il pourrait bien disparaître dans les décennies à venir[3].

L’évocation de ces évènements de la région des Grands Lacs africains m’a rappelé un autre désastre tanzanien. Et comme pour l’actuel réchauffement de la planète qui, si l’on veut bien accepter son origine humaine, est bien ingrat envers ceux qui n’y ont pas vraiment contribué, les habitants de cette même région africaine en subirent toutes les conséquences.

Il y a quelques années, le documentaire d’Hubert Sauper, Le Cauchemar de Darwin[4], qui fut tourné dans la petite ville de Mwanza, sur la rive Sud du lac Victoria, a dévoilé des petits commerces révélateurs de notre belle aventure humaine.

Le film, qui n’est jamais commenté, montre les trafics en tout genre autour de l’aéroport de Mwanza. Bien que le fil directeur soit la perche du Nil, c’est la mondialisation qu’Hubert Sauper dénonce ici.

La perche du Nil a été introduite à la fin des années 1950 dans le lac Victoria et cette espèce carnivore, qui peut atteindre deux mètres et peser cent kilogrammes, a peu à peu exterminé presque tous ses concurrents locaux. Et depuis plus de vingt ans elle est à l’origine d’un commerce florissant qui  alimente les marchés occidentaux. Les filets de perches sont préparés dans des usines, qui n’ont rien de locales, et seule une partie de la production est laissée à la population. Certaines communautés riveraines du lac, ayant vu disparaître les poissons dont elles se nourrissaient, survivent des déchets des usines de conditionnement de la perche.
Autour de ce décor sinistre tous les trafics prospèrent : prostitution, sida, violences diverses. Mais celui que le réalisateur suggère, et qui est comme une évidence pour quiconque s’intéresse à cette région des Grands Lacs, est le trafic d’armes : Les avions cargo (russes ou ukrainiens) qui décollent vers le Nord pour livrer les filets de poissons ne reviennent pas à vide.

Naturellement ce documentaire a fait polémique et Sauper n’a pas manqué de détracteurs qui l’ont accusé, cruelle ironie, d’inventer une histoire de trafiquants pour s’enrichir lui-même. Mais peu importe la réalité de ce dernier point. L’acharnement de certains à tenter de prouver que Sauper a déliré ne peut s’expliquer que par la défense fébrile d’un système malade et mortifère. Les juges de Sauper ne savent certainement que trop bien que l’accusation de l’altermondialiste, comme ils aiment le dénigrer, est juste, au moins dans sa logique. Et c’est cela sans doute qui les dérange.

Il n’est pas impossible non plus que ces accusations n’aient été que des écrans de fumée pour dissimuler le fait que ces énormes prédateurs ont été introduits dans le lac Victoria par des anciens colons en mal de pêche sportive. Cette réalité-là, autant que l’avidité des pays riches et leur dédain pour des populations sacrifiées, se doit certainement d’être occultée. Elle illustre en tout cas une civilisation des loisirs bien dépravée.

Arthur Schopenhauer a écrit quelque part : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis elle est considéré comme ayant toujours été une évidence ».
Ce Cauchemar de Darwin d’Hubert Sauper ressemble bigrement à une vérité, et comme les effets et origines des changements climatiques actuels, il a quelques difficultés à franchir les deux premières étapes décrites ci-dessus.

Décidément il parait bien loin le temps où la Rift Valley, qui a vu les premiers pas de notre étrange espèce, était porteuse d’espoir. Darwin aurait sans doute quelques difficultés, s’il vivait au XXIème siècle, à comprendre l’évolution actuelle du genre humain.

SylvainD.  


[1] Voir par ailleurs mon article « Ali Bongo et autres déluges« 


[2] L’Article de Nature.


[3] Voir par ailleurs mon article « Délestages kenyans et quelques absurdités« .


[4] Le site du documentaire.

Le Cauchemar de Darwin (Hubert Sauper)

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Une réflexion sur “Le cauchemar de Darwin”

  1. Le progrès du monde ne passe jamais sans quelques dégâts collatéraux… A chacun de choisir son camp….

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