Repiblik d’Ayiti

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Quelques jours après le séisme qui a ravagé la région de Port-au-Prince le 12 janvier dernier, les secours se résumaient souvent à la distribution de quelques biscuits secs. Maigre consolation : Les haïtiens avaient le privilège d’entendre de jour comme de nuit le ronronnement saccadé des hélicoptères qui survolaient le désastre…

Retour sur une autre catastrophe climatique
: Au mois de mars 2009 des trombes d’eau se sont déversées sur l’Afrique de l’Ouest et un ami burkinabé, qui a vu sa maison s’effondrer sur lui, me disait qu’après le déluge un hélicoptère survolait Ouagadougou sans qu’aucune aide ne soit apportée dans la ville. De belles photos de la capitale de Burkina Faso « vue du ciel » sont certainement arrivées peu de temps après dans les officines gouvernementales et humanitaires du monde entier. Sans résultat tangible pour les habitants, naturellement.

Pour Haïti, le scénario va-t-il être différent ?

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Au plus fort de son exploitation française tout au long du XVIIème siècle, Haïti devint la colonie européenne la plus riche de tout le Nouveau Monde et à la fin de ce même siècle, la valeur de ses exportations dépassait celle des États-Unis. Grâce au travail de près d’un demi-million d’esclaves noirs dans les exploitations de sucre, de café et d’indigo notamment, la France s’enrichissait et gagnait en puissance.
Lorsqu’après de nombreuses luttes la colonie de Saint-Domingue prit son indépendance, Napoléon se fit tirer l’oreille pour l’accepter. Plus tard lors de son exil à Sainte-Hélène, ce dernier regretta d’avoir livrer bataille aux troupes de Toussaint-Louverture et prétendit qu’il aurait dû le laisser gouverner… sous son autorité. Quelques soient les regrets de l’empereur déchu, Haïti ne sortit pas indemne de cette révolte, et lorsqu’en 1825, soit vingt-et-un ans après sa déclaration de souveraineté, Charles X lui concéda « l’indépendance pleine et entière », il lui demanda en échange 150 millions de franc-or (qui sera finalement ramenée à 90 millions de francs), somme insoutenable pour le nouvel état.
Prétendre que les régimes dictatoriaux[i] qui se sont suivis quasiment les uns après les autres depuis, s’y sont mal pris pour rembourser cette dette, qui en a généré bien d’autres ensuite, avec la bénédiction du FMI, des Etats-Unis et de la France, est sans doute vrai, mais cette contrainte financière de la part d’un pays qui devait une partie de sa richesse d’alors à celui qu’il imposait, est criminelle. Si le but était de faire rentrer dans le rang la première nation noire, c’était mal vu, mais cela l’a certainement maudit pour des siècles.
Les commentaires avisés ne manquent pas ces derniers jours pour dire que ce n’est que la fatalité qui a emporté une fois de plus ce petit Etat. Bien entendu. Et qu’il ne faut surtout pas dire qu’il est maudit : Les experts du monde entier, haïtiens confondus, sont bien d’accord sur cela. Bien entendu.
Un Etat moins fragile aurait au moins amoindri les conséquences de ce désastre. Au moins.

Et naturellement le fait que les interventions « humanitaires » soient dirigées par les Etats-Unis, et non l’ONU par exemple, ne choque personne. Ces mêmes Etats-Unis qui, après avoir occupé l’île de 1915 à 1934, tentent régulièrement de prendre la main sur Haïti (parfois par l’entremise d’un « président » installé et même débarqué… dernier en date : Jean-Bertrand Aristide) pour imposer leurs industries et leur modèle économique. Que les Etats-Unis se détendent désormais, Haïti est si faible aujourd’hui que la partie semble finie. En leur faveur.

En octobre 2009, Bill Clinton, l’envoyé spécial des Nations Unis en Haïti, guidait un aréopage d’industriels et de banquiers états-uniens dans les rues de la capitale Haïtienne[ii] qui étaient venus dans le but avoué de renforcer leurs placements[iii]. Luis Alberto Moreno, le président de l’Inter-American Development Bank, qui était de l’excursion, s’inquiétait alors de la renommée du pays qui ne favorisait pas la confiance entrepreneuriale : « On ne change pas du jour au lendemain la réputation d’un pays … » disait-il. Et bien le voilà rassuré.

Les catastrophes humanitaires ont des vertus économiques inimaginables en temps normal.
Quelques soient les arrière-pensées états-uniennes, l’exode plus ou moins obligé et forcé d’une partie de la population de Port-au-Prince vers des centres d’accueil[iv] me rappelle étrangement celui des pêcheurs thaïlandais qui ont été empêchés de se réinstaller en bord de mer après le tsunami de 2004 et contraints de partir habiter dans des baraquements à l’intérieur des terres. Il leur a été refusé de continuer de vivre comme ils le faisaient depuis des générations au prétexte que les côtes étaient désormais inhabitables. Bizarrement de vastes complexes hôteliers ont pris la place de leurs anciennes bicoques…

Si Haïti n’est pas maudite, on dira qu’elle n’a pas de chance. Et depuis 1804 qu’elle s’obstine à jouer l’indépendante, elle ne connait que la mauvaise fortune. La faute à qui ? Au destin évidemment… et que son futur ait un fort accent texan ou californien ne serait pas vraiment étonnant.

SylvainD.


[i] Les Duvalier[i] père et fils sont les caricatures les plus absurdes et cruelles des dictatures haïtiennes… et d’ailleurs que le fiston, JC Duvalier, après s’être enfui avec la caisse de l’Etat, coule des jours heureux sur la Côte d’Azur en France n’a rien de surprenant.

[ii] http://www.nytimes.com/2009/10/05/world/americas/05haiti.html?_r=1&ref=world

[iii] Des lois de détaxations douanières existent d’ailleurs en faveur des sous-traitants haïtiens dans les secteurs du textile, de l’habillement et de l’assemblage (voir par exemple http://www.anarkismo.net/article/13573). Et ce qui est présenté comme une faveur et une aide de la part du grand voisin ne favorise évidemment qu’une petite élite de l’île et bien sûr les industriels états-uniens

[iv] http://www.guardian.co.uk/world/2010/jan/21/haiti-earthquake-port-au-prince

Pour un résumé de l’histoire d’Haïti suite à ce tremblement de terre, voir http://www.guardian.co.uk/world/2010/jan/14/haiti-history-earthquake-disaster

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