Say goodbye to your mother

Botswana

Le drôle de pays qu’est le Botswana, car riche (à l’échelle du continent africain) et presqu’inconnu, a évidemment un drôle de président. Ian Khama a une vision étonnante, car avouée, de la politique : « J’ai toujours su que la politique était un sale jeu et elle ne m’a jamais attiré. Maintenant que je suis en politique, je peux le confirmer, c’est un sale jeu que je ne recommanderais jamais à personne ».

Quant à savoir pourquoi il fait de la politique, il avoue son ignorance sur le sujet : « Et bien je me le demande tous les jours ». Cela ne l’empêche visiblement pas de continuer ce sale métier car il s’est fait élire chef de l’Etat en octobre 2009, après avoir été vice-président depuis 1998 et président par « intérim » depuis avril 2008.
Et là n’est pas sa seule « originalité »…

Certainement un besoin génétique.
Retour dans le passé…
Son arrière grand-père fut, au milieu du 19ème siècle, roi du Bechuanaland (ancien nom du Botswana). Pour la petite histoire, il serait l’un des premiers « botswanais » à avoir embrasser la religion chrétienne et l’apôtre qui l’aurait convaincu serait David Livingston. Les explorateurs sont de bons évangélisateurs, c’est bien connu.
Ensuite son grand-père, un autre roi : En 1895, avec d’autres chefs du pays, il demanda au secrétaire britannique aux colonies, Joseph Chamberlain, de placer son pays sous protectorat de la Couronne « Victorienne » car il craignait la pénétration des Boers, les ancêtres des bons blancs bien racistes de l’Afrique du Sud : La Couronne britannique fut compréhensive et accepta.
Même inquiétude envers le fougueux « capitaine d’industries », Cécile de Rhodes, qui voulait administrer le tout nouveau protectorat : deuxième compréhension des anglais et Rhodes prit le même chemin que les Boers en se disant « humilié d’être commander par des nègres ».
La troisième indulgence du protecteur intervint en 1910 lorsque la nouvelle Union sud-africaine proposa d’absorber le Bechuanaland. Les chefs tswana s’y opposèrent et ils furent écoutés.
Quatrième (et dernière ?) faveur du Royaume Uni : Malgré l’opposition de l’Afrique du Sud, le Bechuanaland pris son indépendance et son nom actuel en 1966. Le premier président du Botswana fut le papa de Ian Khama.

Une telle histoire de bon « voisinage » avec les anglais n’est pas banale. Et une telle assurance de la part de « nègres », comme s’en plaignait Rhodes, et en première ligne celle de la famille Khama tout au long de l’histoire, n’est pas si courante, surtout au temps béni des colonies. Le succès du Botswana viendrait-il de cela ? En partie sans doute. Son sous-sol riche en diamants est aussi une explication non-négligeable, mais seule elle ne signifie pas grand-chose, d’autres pays africains le savent bien.
Le Botswana était en 1966 l’un des vingt-cinq pays les plus pauvres de la planète. Il se classe désormais parmi les plus prospères du continent. Triste ombre au tableau : un adulte sur trois est contaminé par le virus du SIDA, et l’espérance de vie pour les hommes comme pour les femmes est de 37 ans.

Prohibition en terre australe ?

Ian Khama, malgré son aversion pour la politique, est fidèle à ses ancêtres prestigieux et ne lâche pas son pays. Son autre « originalité », qui le démarque vraiment de ses compatriotes, est sa détestation de l’alcool. Alcool qui serait, selon lui, responsable de tant de maux dans son pays, à commencer par la prolifération galopante du SIDA : La prévention comme les soins sont négligés lorsque la tête tourne, selon l’analyse du président.

Chaque Botswanais boit statistiquement 40 litres de bière par an, soit 4 fois la moyenne des autres pays du continent [1] et il veut mettre un frein à ce record. Bien sûr le grand brasseur SAB Miller ne voit pas cela du même œil : Le Botswana est son meilleur client en Afrique. Et malgré les remontrances de l’OMS qui recommande aux brasseurs de ralentir leurs activités sur le continent, car l’alcool est un problème de santé publique dit-elle (mais pas très fort manifestement), SAB Miller y investit plus qu’ailleurs [2].

Les lubies de Khama dérangent. En juillet 2008 il a annoncé une taxe de 70% sur la bière. Les brasseurs mécontents, mais n’ayant pas la parole, ont dû baisser les prix de 30%.
En apparence Ian Khama a gagné une bataille : Les ventes ont commencé à baisser. Bien entendu ce n’est qu’une apparence : les buveurs préfèrent ne pas ramener l’argent au foyer et tout dépenser désormais en bière. Et lorsque les poches sont vides le mélange local fait l’affaire : Les bénéfices de SAB Miller passent alors dans les shebeen [3], les gargotes où sont brassées des bières douteuses et pas vraiment autorisées. Des mauvaise langues auraient même trouvé dans les breuvages du tabac et de l’acide de batterie, et différents millésimes portent les doux noms de “Out cold” et “Say goodbye to your mother”.
Si les mesures gouvernementales réjouissent les tenancières des shebeen, qui peuvent désormais payer plus facilement l’éducation des enfants, je ne suis pas convaincu que la santé des buveurs va s’améliorer selon la volonté présidentielle.
Pourtant il y a encore quelques mois, Ian Khama, en bon chef d’Etat, ne doutait de rien. Il disait attendre un rapport sur les effets de la surtaxe et que « si l’impact n’est pas satisfaisant, nous augmenterons la redevance (…) Parce que je crois fermement que c’est ce que nous devrions faire, et que ce soit populaire ou non ne me dérange pas vraiment (…) L’alcool est un ennemi : tout ce qui pousse les gens à perdre leur vie inutilement doit être un ennemi. »
Etait-ce un message de campagne électorale ? Je ne sais pas où en est le Botswana avec ses taxes au lendemain des élections : Plus, moins de prélèvements ?

Par contre il n’est pas impossible, comme le claironnent les Botswanais mécontents ainsi que les lobbies des brasseurs, que la mort de maladie du père de l’indépendance (Khama père), n’est pas étrangère à la détermination de Khama fils. Mais il n’est pas de bon ton de parler de cirrhose du foie lorsqu’il s’agit d’un personnage important…

SylvainD.

————-

[1] Cette particularité chez les Botswanais semble être le souvenir d’une décision anglaise qui a interdit l’alcool dans le protectorat en 1895, mais (apparemment) pas la bière, qui est alors devenue un substitut de choix. Dès l’indépendance, les brasseries traditionnelles ont vite laissé la place à des brasseurs « sérieux » alléchés par les revenus des diamants. En fait un seul brasseur monopolise la place : SAB Miller.

[2] La multinationale est cotée à la bourse de Londres (le hasard fait bien les choses). A noter qu’un dixième de ses revenus africains proviennent justement du Botswana et le tiers de ses revenus mondiaux des pays émergents. Comme quoi, les pauvres ont de l’argent…

[3] Le terme « shebeen » vient de l’irlandais « sibin » qui est un débit de boissons illégal. En Afrique du Sud, contrairement au Botswana,  les shebeen sont légaux.

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Une réflexion sur “Say goodbye to your mother”

  1. C’est un marrant ce Khama… en plus son pays semble une réussite, de quoi ils se plaignent ces botswanais… jamais content ce S

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