Allaitement malheureux

Si Toumaï l’africain (Tchad), notre plus vieil ancêtre connu [1], avait croisé nos chers vendeurs de cierges et d’humanisme, nous ne serions certainement pas là : Le steak de mammouth servi tout cuit fait perdre quelques automatismes et pas mal de courage. Heureusement ou malheureusement, il n’en a rien été et plus de sept millions d’années plus tard, l’homme existe toujours… et l’Africain aussi, étonnement…

Récemment je suis resté en arrêt devant des propos navrants : « Nous apprenons aux jeunes mères les meilleures positions pour allaiter ». Ces mots n’étaient pas prononcés par des éducateurs aidant des retardés mentaux ou par des soigneurs d’animaux dans un zoo, mais par des salariés d’une ONG installée au Mali, non loin de Bamako. Et bien entendu ce sont ces mêmes personnes qui soutiennent que les mères africaines sont les meilleures du monde (malgré ce petit problème d’allaitement, bien entendu…). Il est symptomatique que l’ironie de la situation ne choque pas grand monde. Vendre un tel baratin relève de l’escroquerie.

Que s’est-il passé pour que certains africains soient devenus peu à peu des handicapés, incapables de faire quoique ce soit sans l’assistance de bons occidentaux ? Cette génération d’inadaptés est-elle spontanée ? N’est-ce pas plutôt cette fameuse compassion universelle qui accable les gens du nord ? Ce tristement ressassé « fardeau de l’homme blanc » ? Les missionnaires de tout poil, secondés par des politicards de tout bord, n’en ont manifestement pas encore fini avec leurs ventes forcées, c’est évident.

Les jolies colonies de vacances.

Il suffit de passer quelques temps dans certaines régions d’Afrique pour remarquer ces ribambelles de jeunes enthousiastes prêts à « sacrifier » leurs plus belles années pour l’amour de l’indigène. J’ai toujours eu le sentiment qu’ils s’intéressaient surtout à leurs beaux 4X4 et à l’effet qu’ils produisaient sur une certaine partie de la population, mais bon. Mais leur comportement reflète peut-être aussi le fait qu’il exercent un métier singulier, où il n’est pas vraiment de bon ton de trop bien faire ou de trop vite réussir, au risque de constater qu’il n’y a plus de travail… Faillir à sa mission n’est pas un constat d’échec pour tout le monde, mais parfois un gage de garder son job. Les emplois dans le Développement doivent être durables… D’où sans doute l’expression marketing de « Développement durable » qui sinon ne veut rien dire, car contre-nature.

Mais quand bien même cette aide serait réelle et efficace, ce qui est sans doute parfois le cas et particulièrement dans des régions sinistrées par la guerre ou par des cataclysmes naturels, d’où vient ce besoin d’aider quelqu’un que l’on ne connait pas, alors qu’autour de soi il y a de quoi faire ? Et que dirait nos bons franchouillards si une ONG africaine (car il en existe aussi) venait nourrir quelques SDF parisiens ?
Ce n’est pas le fait du hasard si en décembre 2004, l’Inde a refusé tout soutien international après le passage du tsunami qui a ravagé le sud-est asiatique. Ses souvenirs de l’altruisme occidental lors de sa longue cohabitation forcée avec la couronne britannique, ont dû la convaincre qu’elle était dorénavant une puissance régionale capable de s’aider seule.

Une terre d’asile pour les humanitaires : le Kenya.

Le Kenya « héberge » le nombre peut-être le plus important d’ONG et d’associations œuvrant dans le développement du continent africain. Ses habitants voient pourtant leurs conditions de vie empirer de jours en jours. Les raisons de la dégradation sociale et économique du Kenya sont multiples [2] et il serait trop rapide d’accuser ces ONG, mais en tout cas lorsque l’on se promène dans les rues de Nairobi, on est surpris de voir tant de d’humanitaires tout en regrettant qu’ils soient tous pâles.
Entre autres effets néfastes de cette présence, une situation malheureuse devient de plus en plus visible alors que des sécheresses  accablent le nord du pays [3]: Du fait de l’omniprésence d’humanitaires dans certaines régions, l’Etat a complètement « oublié » leur existence en considérant qu’elles n’existent plus ou qu’elles ne font plus parti des limites nationales. Et étant donné qu’une part non-négligeable des « aidants » se « contentent » de nourrir et finalement trop souvent de désapprendre à « chercher » de la nourriture, lorsque les humanitaires déménagent, les populations en question se retrouvent dans un situation pire qu’avant le passage des bons blancs.

Cette situation kenyane est-elle isolée ? Evidemment non et évidemment que cette industrie du Développement profite plus aux dirigeants des pays « aidés », qui empochent une part non-négligeable des aides, ainsi qu’à ceux des pays « aidants », qui ont trouvé là une manne inespérée pour recycler leurs produits finis, matériels et humains, qu’à ses supposés bénéficiaires… Et comme la main qui reçoit l’aumône est toujours en-dessous de celle qui donne, l’occasion rêvée de contrôles et d’asservissements de pays entiers n’est pas laissée à l’abandon.

Cruel humanisme.

Il est révélateur de noter que le regard d’un occidental sur la pauvreté africaine est très proche du cliché, alors que d’autres observateurs se font plus pragmatiques : « Lorsqu’un Mzungu (blanc) voit à la télévision un enfant africain qui marche pied nu sur une route de terre, il compose le numéro de téléphone écrit en haut de l’écran pour faire un don d’un dollar. Un chinois regardant la même image voit un marché d’un milliard de consommateurs qui a besoin d’un milliard de paires de chaussures » [4]. Le chinois est-il plus cruel que l’occidental ? Je ne sais pas mais il est peut-être plus honnête.

SylvainD.

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[1] La datation de Toumaï (qui signifie « Espoir de vie » en langue Goran, et est souvent donné aux enfants nés pendant la saison sèche), qui approche les 8 millions d’années, est contestée par certains scientifiques, mais si l’on veut prendre un autre ancêtre unanimement reconnu, Lucy l’éthiopienne, il « date » quand même de plus de 3,5 millions d’années.
[2] La corruption des « élites » kenyanes n’est plus un scoop, et son duo de choc au sommet de l’Etat (le président Mwai Kibaki et son premier ministre Raila Odinga, voir un précédent article) n’arrange pas les affaires de la population.
[3] Voir certains de mes précédents articles (Avec ou sans eau ? et Délestages…).
[4] Citation de Jen Brea.

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