Des ronds dans l’eau pour un petit « minitaire »

Pollution_Nigeria

Pendant que nos marionnettes en costumes 3 pièces se pavanaient au sommet du G20, notre pauvre planète continuait de tourner. Pourtant  Pittsburg était enfin l’occasion, selon elles, de rebattre les cartes du monde. Bien entendu il ne s’est pas passé grand chose et cette réunion n’a été rien de plus que le pince-fesses qu’elle devait être.


Et pour éviter de réfléchir et de prendre de quelconques engagements sur les problèmes économiques et écologiques, les grands décideurs se sont mis en colère contre le régime iranien et une usine souterraine de fabrication de combustibles nucléaires. Joli écran de fumée.
Obama, en tête de ligne de ces attaques (avec bien entendu le petit suiveur Sarkozy), jura qu’il défendrait envers et contre tout la sécurité de son pays. Son pays ? Israël est bien défendu en tout cas, et sans doute que son arsenal nucléaire, bien réel en l’occurrence et non-contesté, est moins efficace que celui, supposé, de l’Iran [1].
Quelque soit l’épouvantail du moment, les affaires restent les affaires.

Un dégazage malheureux.
La justice anglaise vient de condamner la société Trafigura à verser 30 millions d’euros de dédommagement aux victimes d’une des pires catastrophes écologiques qu’ait connue le continent africain.
Trafigura, l’un des 4 grands opérateurs privés dans le négoce du pétrole, refuse toujours d’admettre toute responsabilité dans l’intoxication de 100 000 personnes en Côte d’Ivoire, dont une quinzaine au moins sont mortes.

En  août 2006 le Probo Koala, un cargo panaméen affrété par la multinationale, avait déversé des déchets toxiques sur les côtes du pays, aux portes de la capitale ivoirienne. Quelques semaines plus tôt, la société Trafigura qui ne voulait pas payer les 550 000 euros (officiellement) réclamés par les autorités néerlandaises pour décontaminer la cargaison du tanker, ordonna au Probo Koala de quitter le port d’Amsterdam et de reprendre sa route vers l’Afrique de l’ouest, où il trouva rapidement sa destination. La naïveté de certaines autorités du port d’Abidjan fera le reste et le gros bateau repartira sur les océans plus propre qu’à son arrivée.

Tard dans la nuit qui suivit ce dégazage illégal, une forte odeur se fit sentir dans certains quartiers de la ville africaine. Le lendemain matin les premières victimes furent signalées, suivies par des milliers d’autres les jours suivants : saignements de nez, vomissements, difficultés pour respirer, diarrhées, seront les quelques cadeaux offerts indirectement par cette multinationale, qui ne voit toujours pas ce qu’on lui reproche. Il faut noter en passant que Trafigura, déclare un chiffre d’affaire (pour 2008) de 73 milliards de dollars, ce qui correspond à plus de 2 fois le PNB de la Côte d’Ivoire.

La suite était prévisible : En 2007 Trafigura a fait un chèque de plus de 150 millions d’euros (près de 100 milliard de francs CFA) à l’Etat ivoirien, contre l’abandon des poursuites judiciaires, une manne inespérée et bienvenue pour le gouvernement de Laurent Gbagbo. Les victimes ne verront pas grand-chose de cet argent, mais peut-être auront-elles plus de chance avec les millions récupérés par la justice anglaise…

Des ronds dans l’eau.
Cette société Trafigura, comme ses 3 principaux rivaux dans le commerce du pétrole (Glencor, Vitol et Gunvor), ne sait plus que faire de ses cargaisons. Elle attend une reprise de l’économie mondiale pour vendre à un meilleur prix le brut qui dort à fond de cale de certains de ses supertankers. Deux d’entre eux, le Delta Ios et le NS Burgas (affrétés en partenariat avec Vitol), avec à leurs bords 330 000 tonnes de pétrole brut, font des ronds dans l’eau au large du port de Singapour. Le cours actuel de l’or noir ne semble pas assez rentable. Il est plus sage de patienter.

Il en coûte plus de 50 000 euros par jour à ces trusts d’immobiliser ces gros rafiots, stationnement qu’ils sont prêts à assumer pendant 4 mois si nécessaire. Faites le calcul. En regard, la somme demandée par les autorités néerlandaises pour la décontamination du Probo Koala semble ridicule, tout comme les compensations financières payées par Trafigura à l’Etat ivoirien et à la justice anglaise.

Ces informations n’ont rien de secret. Il est facile de les trouver dans la presse anglaise.  Son homologue hexagonal s’en désintéresse manifestement, occupée qu’elle est avec des procès sans importance, à part peut-être pour les dirigeants français qui en attendent une diversion utile. Rien de nouveau [2].

Pour en revenir à nos affaires pétrolières, les quatre principaux opérateurs privés (Glencor, Vitol, Gunvor et Trafigura) dont les chiffres d’affaires combinés dépassent le PIB de l’Autriche, ne font guère parler d’eux, si ce n’est lors de catastrophes comme celle du Probo Koala à Abidjan. Et encore. Le fait est qu’une partie non-négligeable des gisements de pétrole se trouvent dans des pays en guerre ou notoirement corrompus (pur hasard ?), et négocier des affaires dans de telles conditions n’est pas toujours très reluisant. Il vaut mieux dès lors ne pas être trop regardant et regardé. Les grandes compagnies pétrolières n’ont pas cet avantage de la discrétion et ne peuvent pas toujours compter sur une presse paresseuse si ce n’est complaisante. Ces négociants privés ont donc un rôle important. Le pétrolier Shell, qui est malmené au Nigéria, sait qu’il n’est pas de tout repos d’être connu.

Ken Saro-Wiwa.
En juin dernier, Shell a déboursé plus de 10 millions d’euros pour régler un litige qui l’opposait à des proches de 6 opposants nigérians (à la dictature de Sani Abacha) qui furent pendus en 1995.

En payant une telle somme d’argent, Shell reconnait implicitement qu’elle a soutenu la répression d’Abacha contre les activistes qui dénonçaient la destruction des hommes et de l’environnement du delta du Niger à la seule fin d’exploiter les gisements de pétrole au moindre coût. Officiellement, et comme Trafigura dans l’affaire ivoirienne, elle ne reconnait pas grand-chose. La justification qu’elle a avancé pour avoir mis la main au portefeuille est angélique et pour le coup méprisante : « le peuple qui vivait dans certaines zones d’exploitation pétrolière souffrait, et la compagnie Shell est fière de le dédommager à sa manière ». Sans commentaire.

Je ne crois pas que ce soudain accès de générosité, après plus de 50 ans de saccage continu de la région du delta du Niger, calmera les revendications du MEND, avatar moderne des résistants de 1995.

L’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa fut l’un de ces activistes qui furent condamnés à la pendaison en 1995 par les sbires d’un régime sanguinaire, avec le blanc-seing de compagnies pétrolières comme Shell. La communauté internationale, qui n’est souvent guère plus que le service diplomatique de ces multinationales, a alors fait mine de s’en offusquer.

L’engagement de Ken Saro-Wiwa n’avait rien d’utopiste. En 1992 à Genève, Saro-Wiwa entamnait un de ses discours :
« L’exploration pétrolière a transformé le pays ogoni en immense terrain vague. Les terres, les rivières et les ruisseaux sont en permanence entièrement pollués ; l’atmosphère est empoisonné, chargé de vapeurs d’hydrocarbures, de méthane, d’oxydes de carbone et de suies rejetées par les torchères qui, depuis trente-trois ans, brûlent des gaz vingt-quatre heures sur vingt-quatre tout près des zones d’habitation. Le territoire ogoni a été dévasté par des pluies acides et des épanchements ou des jaillissements d’hydrocarbures. Le réseau d’oléoducs à haute pression qui quadrille les terres cultivées et les villages ogoni constitue une dangereuse menace… »

17 ans ont passé et ces dénonciations sont malheureusement toujours d’actualité.

Je ne suis pas certain que Shell ait voulu rendre un hommage posthume à Ken Saro-Wiwa, comme son fils l’a confié à la presse à la sortie du procès, donc je lui ferais mes compliments à ma manière.

Le 1er livre de Saro-Wiwa que j’ai eu entre les mains, je l’ai littéralement dévoré. Il s’agit de « SAZOBOY (petit minitaire) ».
Ce roman se déroule durant la guerre du Biafra [3], qui a entrainé directement et indirectement plus d’un millions de nigérians de vie à trépas de 1967 à 1970. Ce petit minitaire, le narrateur du livre, est noyé dans l’absurdité des décisions humaines.

Laissons-lui les derniers mots, qui sont en fait les 1er du récit :

« Quand même, chacun était heureux dans Doukana d’abord.
Dans les neuf villages on dansait et on mangeait maïs avec ananas en pagaille, et on racontait zhistoires dans clair de lune. Parce que travail dans plantation a fini et les ignames poussaient bien bien. Et parce que ancien gouvernement a tombé et nouveau gouvernement de minitaires avec policiers a monté.
Tout le monde disait que tout va aller bien à Doukana à cause de nouveau gouvernement-là. Ils disaient que gardes-cercles de Bori ne peuvent pas faire corruption dans Doukana encore. Ils disaient aussi que tous ces policiers qui bouffaient beaucoup beaucoup avec les gens qui gagnent problèmes dans tribunal ne vont pas bouffer encore. Tout le monde était content parce que, dorénavant, même juge au tribunal de Bori va commencer à faire meilleur jugement. Et policiers sur la route vont faire leur travail bien bien. Même y a une femme qui parlait que le soleil va briller normalement et que les gens ne vont pas mourir encore parce que y en aura médicament dans l’hôpital et docteur il va opérer cadeau. Oui tout le monde était content à Doukana. Et eux tous étaient là chanter. »

Ken Saro-Wiwa.

SylvainD.

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[1] Tout ce beau monde semble avoir oublié que dans les années 1980, Israël livrait des armes à l’Iran pour le compte des Etats-Unis (Irangate). Un détail de l’histoire, que nos experts et politiques balayeront d’un revers de manche en l’attribuant à la guerre froide.

[2] Voir mon article précédent.

[3] Les causes de la guerre du Biafra sont bien documentées aujourd’hui, et les intérêts cyniques de la France de l’époque n’en est pas une des moindres.

Dommages environnementaux en pays Ogoni (Photo IRIN).

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Une réflexion sur “Des ronds dans l’eau pour un petit « minitaire »

  1. Ce Ken Saro-Wiwa m’a l’air très intéressant, comme l’auteur de ce blog d’ailleurs.. merci à lui

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