Délestages kenyans et quelques absurdités

Les racines des massacres au Darfour sont évidemment nombreuses [1] mais certaines n’ont jamais fait vraiment débat : le manque de terres fertiles dû à une désertification galopante [2] et sa suite malheureuse : « réquisition » des emplacements encore agricolement productifs par une partie de la population sédentaire aidée par Khartoum et ses janjawid.

samburu

Des analyses sur la genèse du génocide rwandais de 1994 arrivent à des conclusions identiques, et même si elles n’expliquent pas tout (ou même rien du tout pour certains), la rareté des terres [3] serait un facteur important.

Le Kenya est confronté depuis quelques années à des évènements pas très différents qui pourraient se transformer en tragédie. La désertification rampante d’une partie du pays, provoquée par des incendies criminels mais aussi par des conditions environnementales de plus en plus extrêmes, commence par inquiéter les autorités de Nairobi. Non pas qu’elles se soucient des conditions de vie dans les zones rurales, mais parce que les impacts climatiques se font sentir dans la capitale : les coupures électriques sont de plus en plus fréquentes…

La plus grande forêt du Kenya, la forêt Mau dans l’Ouest du pays, disparait peu à peu sous les coups de butoir d’intérêts particuliers et du changement climatique [4].

Les intérêts particuliers sont simplement ceux de petits et hauts-fonctionnaires qui, pour « s’attribuer » des terres, mettent le feu à des pans entiers de cet écosystème vital pour tout le pays. Cela leur permet d’expulser des populations qui vivent là depuis des générations pour y mettre d’autres électoralement plus rentables et de spéculer sur ces nouvelles terres… ou pour construire de belles et riches demeures pour eux et leurs familles à deux cent kilomètres de Nairobi et à une centaine du lac Victoria. Clientélisme banal.

Ces affaires de corruption n’ont rien de secret. Le premier ministre du Kenya, Raila Odinga, a voulu s’attaquer à ce fléau, mais lorsqu’il s’est aperçu que de nombreux bénéficiaires de ces destructions étaient des alliés politiques, il a changé d’avis. Daniel Arap Moi, le précédent président kenyan, utilisait déjà ou laissait faire cette pratique pour récompenser ses ministres.

Quant aux changements climatiques, qui alimentent de nombreux débats, ils ne sont évidemment pas complètement étrangers aux sécheresses qu’affrontent les pays africains depuis quelques années.

Quelles qu’en soient les causes, cette lente disparition de la forêt Mau est à l’origine de désastres écologiques en série (assèchement des sols, tarissement des rivières et des fleuves, pluies moins abondantes) et de conséquences économiques et humaines sérieuses à court, moyen et long terme.
La principale richesse du Kenya, le tourisme, commence sérieusement à être touchée. Entre autres exemples : Les rivières qui alimentent le lac Nakuru, mondialement connu pour ses millions de flamands, sont à sec. Le KWS (Kenya Wildlife Service, l’institution kenyane de gestion des parcs) est contraint de pomper de l’eau profondément sous terre pour garder les animaux vivants. Quant au spectacle de la migration des gnous entre le Masaï Mara au Kenya et le Serengeti en Tanzanie, il fait de moins en moins d’émules : la rivière Mara en s’asséchant le rend sans doute moins palpitant.

L’activité industrielle et ménagère n’est pas mieux lotie : L’une des principales centrales hydroélectriques du pays fonctionne déjà à un dixième de sa capacité. Le Kenya n’est pas le seul à payer les pots cassés, toutes les agricultures des pays de la région de la Rift Valley commencent à être touchées. L’Ethiopie s’attend à subir dans les mois qui viennent l’une des plus grands famines qu’elle ait traversée depuis au moins 20 ans. Le gouvernement de Meles Zenawi, qui sera immanquablement accusé de négligences, ne sera pas, pour une fois, responsable de grand-chose.

Pour en revenir à nos moutons initiaux, l’accès à la terre va devenir un enjeux de plus en plus impitoyable pour les kenyans, et ici plus qu’ailleurs ce partage se fera d’abord entre les hommes et les animaux sauvages.

Malheureusement et comme toujours l’avidité de quelques uns provoquent des catastrophes, ne serait-ce que parce qu’ils font souvent des émules. Et en matière d’environnement, le Kenya a le privilège de payer pour ses escrocs locaux en même temps que pour les retombées de la pollution venue du Nord.

Comment les pays pauvres viennent au secours des pays riches ?

Et pendant ce temps-là, deux projets européens ont été lancés afin qu’une partie de notre consommation électrique soit satisfaite par le continent africain… Après le pétrole, le bois, les minerais, rien de bien nouveau.

Ces programmes consistent en la création d’une immense ferme solaire dans le désert (au Maroc ou en Algérie) et d’un 3ème barrage dans la zone des chutes d’Inga sur le fleuve Congo, barrage qui sera apparemment le plus important du monde. Ces deux projets produiront de l’énergie pour l’Europe et accessoirement pour les pays africains.

Avant de s’essayer sérieusement à l’énergie éolienne et solaire directement dans nos pays riches, ce qui éviterait des pertes énormes en transport, elle préfère la charrier sur des milliers de kilomètres. Il faut avouer que ces grandes éoliennes défigurent tant nos beaux paysages. L’esthétique c’est important. Et le gaspillage c’est tellement agréable…

En Afrique, le manque d’électricité n’est pas qu’anecdotique. Les nombreuses coupures électriques (aimablement appelées sur le continent « délestages « ) endommagent régulièrement frigidaires et ordinateurs subitement arrêtés et paralysent temporairement et régulièrement des économies précaires. Sans parler bien sûr des agglomérations qui n’ont jamais vu la fée électricité.

Pour la consommation des pays africains, les nombreux organismes, qui gravitent dans le secteur du « développement » de cette pauvre Afrique, sont en faveur d’une mosaïque de petits projets utilisant la technologie solaire qui serait moins chère et plus adaptée à une population dispersée. Selon eux, l’exportation de l’électricité depuis un continent qui en a tant besoin n’a rien de grotesque. Enfin, enfin… Je ne serais pas étonné qu’une des raisons de leur profession de foi serait que les mégaprojets à l’échelle du continent et pour le continent ruineraient l’essentiel de leur activité et les mettraient au chômage.

Quant à l’acheminement de l’énergie produite par ce nouveau barrage d’Inga, situé dans le Bas-Congo au sud-ouest du pays, tout comme d’ailleurs de celle que fournira la fameuse ferme du désert, rien ne semble prévu. Mais il est certain que nos bons industriels trouveront la solution pour la desserte vers l’Europe. Pour ce qui est du transport vers les pays africains, comme à l’intérieur de la RDC, l’issue sera peut-être plus aléatoire, naturellement. Mais bon les ONG et leurs petits projets seront là, tout n’est pas perdu. Et quoiqu’il arrive les deux projets seront comptabilisés dans la colonne « aide au continent africain », qui montrera encore une fois la générosité du Nord…

Ce nouveau barrage d’Inga (le 3ème) me rappelle une de ces histoires barbouzardes comme l’Afrique en collectionne tant malheureusement. En 1985, Philippe de Dieuleveult, célèbre animateur de l’émission de télévision « La Chasse au Trésor », disparait alors qu’il descend les chutes en amont du barrage. On sait désormais que ce baroudeur des médias travaillait aussi pour les renseignements français, et que la garde présidentielle de Mobutu, le dictateur de ce pays qui s’appelait alors le Zaïre, l’a exécuté ainsi que toute son équipe, qui naviguait avec lui sur le fleuve Congo depuis plusieurs mois. Le motif de tout cela : Mobutu était convaincu que Dieuleveult et ses amis étaient des mercenaires et qu’ils allaient saboter le barrage [5].

Bien sûr la France reste encore bien évasive sur le sujet… Mais tout cela n’est très important sans doute.

Le 1er barrage d’Inga n’a jamais rempli sa mission [6], et son manque d’entretien l’a vite remisé au rang qui lui était promis dès sa mise en chantier : celui des nombreux éléphants blancs [7] qui parsèment le continent.

Comme le futur et 3ème barrage devra produire « aussi » pour l’Europe, gageons qu’il ne servira pas uniquement à remplir les poches d’industriels et de politicards un peu trop portés sur les commissions…

SylvainD.

 

————————–

[1] voir d’autres articles sur le Darfour

[2] cette pénurie au Darfour aurait de multiples causes : explosion démographique dans certaines parties de cette province, changements climatiques ou tout simplement fin de la solidarité entre sédentaires et nomades

[3] dans le cas du Rwanda, le motif est évidemment démographique

[4] voir le site de Wangari Maathai

[5] voir « Les crocodiles du Zaïre » à lire dans le magazine XXI

[6]voir un témoignage

[7] Un éléphant blanc est une réalisation d’envergure, souvent prestigieuse et d’initiative publique, qui s’avère plus coûteuse que bénéfique et dont l’exploitation ou l’entretien devient un fardeau financier. L’Afrique francophone en regorge.

Pays Samburu (Photo IRIN)
Pays Samburu (Photo IRIN)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s