Les enfants volés de Kony

« Quand la tuerie a pris fin à Batande, les combattants de la LRA ont mangé le repas de fête que les villageois avaient préparé, et puis se sont endormis parmi les cadavres avant de continuer à semer sur leur route la destruction et la mort. Ils ont attaqué 12 autres villages les 26, 27 et 28 décembre 2008. » [1]

Ce n’est pas le début d’un roman noir, mais la triste réalité d’une croisade de plus de 20 ans menée principalement dans le nord de l’Ouganda par un illuminé, Joseph Kony, qui, sous prétexte de révélations divines, massacre tous ceux qui ont le malheur de croiser son chemin et de ne pas combattre avec lui. Et si la plupart des enfants échappent à la mort c’est pour être réduits immédiatement en esclavage : sexuel ou sanguinaire, selon les goûts et les besoins. Avec l’aide de son armée, la LRA (Lord Resistance Army, Armée de Résistance du Seigneur), ce prophète « lutte » pour renverser le président ougandais Yoweri Museveni et installer un régime basé sur les principes de la Bible et des 10 Commandements dans son pays, et pourquoi pas dans le monde entier.

J’ai déjà évoqué cette tragédie, souvent ignorée, dans un ancien article [2]. Une « lectrice » a réagit tout récemment en le lisant et m’a communiqué de tristes images [3].
Rien n’a changé depuis 1987 : les massacres de Kony continuent de plus belle et les pourparlers de paix avec le pouvoir ougandais que je mentionnais dans ce précédent article, n’ont pas eu de suite.
Outre les éternels reniements et mensonges de Kony, qui promet régulièrement le désarmement de son armée, il paraît ahurissant que les bambins dépenaillés et drogués, qui représentent près de 80% des effectifs de la LRA, puissent tenir tête à des forces théoriquement bien supérieures à elles. Et pourtant l’armée ougandaise n’est pas seule dans son combat :
Mi-2005, la Cour Pénale Internationale a délivré un mandat d’arrêt contre Joseph Kony. Cette ordonnance du 27 septembre n’impressionne que par sa longueur (33 chefs d’accusation) : 4 ans plus tard le prophète court toujours, assassine toujours.
Puis en 2006, c’est au tour d’INTERPOL de se prononcer et de déclarer Kony criminel international.  Pas plus de succès.
Même l’Oncle SAM, dans son emportement à démasquer tous les mouvements terroristes dangereux pour son Ordre Mondial de l’après-septembre 2001, a inscrit la LRA sur sa liste noire.
Mais rien, toujours rien. Le Saint-Esprit dont Kony se dit investi, le protègerait-il ? Quelque chose m’échappe décidément.

Quelques années avant que cet illuminé n’entame sa mission divine, Alice Lakwena [4], une supposée cousine, avait ouvert la voix de cette folie. Son combat, également hanté par les esprits, s’est fini en 1987 aux portes de Kampala [2].
Kony se défend de toute ressemblance avec le destin de sa cousine. Etrangement les superstitions qu’elle proférait ne sont pas étrangères à son discours : les soldats doivent s’enduire d’eau bénite à l’épreuve des balles, leurs bâtons et leurs pierres sont supposés exploser comme des grenades… et ceux qui émettent des doutes sont exécutés sur le champ.

On sait d’où viennent les mouvements évangéliques et quelles sont leurs terreaux de prédilection, mais en ce qui concerne l’Ouganda, comme dans de nombreux pays africains, l’histoire coloniale n’a rien arrangé.

Je vais revenir de nouveau sur ces tristes évènement coloniaux non par manie, ou pour étaler une quelconque érudition que je n’ai pas, mais pour tenter de faire taire, au moins le temps de la lecture, les trop nombreux révisionnistes de cette histoire récente, que finalement ils ne connaissent pas ou ignorent, certainement parce qu’il sont trop fiers d’être les vainqueurs d’un système et de règles du jeu qu’ils ont imposés.

Lorsque dans la deuxième moitié du 19ème siècle, les Britanniques sont arrivés en Afrique de l’Est, ils ont rencontré notamment 4 royaumes puissants et bien organisés – Ankole, Toro, Bunyoro, Buganda, répartis du Nord au Sud du pays. À cette époque, le Buganda, après cinq siècles de monarchie, était le plus développé de la région, voir de toute l’Afrique sub-saharienne.

Avec une arrogance typique de l’époque, les Britanniques ont non seulement unifié tous les royaumes de la région, qui étaient divisés depuis longtemps, mais aussi accordé tous les privilèges à celui qui était le plus sûr selon eux pour appuyer leur domination : celui du Buganda, au Sud de l’Ouganda actuel.

La division étant le meilleur moyen de régner, des mercenaires venant du Nord du pays étaient formés par le colonisateur, pour mater les conflits entre les 4 royaumes contraints à la vie commune. Ces soldats étaient pour l’essentiel des Nubiens, enfin ils étaient appelé ainsi, et de surcroît ils étaient musulmans, dans ce nouvel état envahit de missionnaires anglais (protestants) et français (catholiques).

Les graines des conflits à venir étaient semées.
Plus de 80 ans plus tard, Idi Amin Dada a utilisé ces fameux Nubiens pour terroriser l’ensemble de l’Ouganda, tuant selon certaines estimations, 300 000 personnes. Au cours de ces années, la simple vue de l’un d’entre eux – souvent facilement reconnaissables : très grands avec la peau foncée et des scarifications sur les tempes – paralysait tous les ougandais.

L’autre dictateur et premier Premier Ministre de l’Ouganda indépendant, Milton Obote, était aussi un homme du Nord, et a bien sûr tout fait pour détruire ce qui constituait jadis le royaume du Buganda. Idi Amin Dada le chassait du pouvoir en 1971. En 1980, Obote reprenait les rênes pour un second règne sanguinaire.

En 1986, Yoweri Museveni, né dans le sud-ouest de l’Ouganda, arrivait à la tête d’un pays traumatisé. Hantés par la violente histoire de l’Ouganda, les paysans du Nord croyaient qu’ils allaient tous être massacrés. Il n’en fut rien, mais les prophéties jusqu’au-boutistes d’Alice Lakwena et de Joseph Kony ont bénéficié de cette crainte.

Comme Paul Kagame pour le Rwanda, cet autre pays de la région des Grands Lacs qui a vécu l’atrocité abominable qu’a été le génocide de 1994, drame qui a des origines pas différentes de celles des drames ougandais à répétition, Yoweri Museveni est sans doute la meilleure « chose » qui soit arrivée en Ouganda et pour les ougandais depuis l’indépendance de ce pays en 1962.  Leurs opposants locaux et de certains pays d’Occident qui les décrivent comme des dictateurs ont vraiment la mémoire courte.

Lors de semaines particulièrement virulentes, de nombreux ougandais ou congolais sont toujours massacrés par les combattants de cette armée prophétique et des centaines d’enfants enlevés par d’autres enfants, enrôlés parfois quelques mois plus tôt. Les garçons sont les plus chanceux, ils ne font que la guerre. Quant aux filles, en plus de devoir assouvir les besoins sexuels des soldats, elles se retrouvent souvent sur les champs de bataille aux cotés de leurs frères. La LRA ayant besoin d’argent pour sa croisade, certains de ces gamins sont revendus à des marchands arabes soudanais… ce que le gouvernement d’Omar El Beshir dément évidemment, ce président soudanais qui n’a jamais autant gambadé que depuis que la CPI lui a « décerné » un mandat d’arrêt international…

Comme le Rwanda, l’Ouganda n’a pas fini de payer les fautes du passé. Pas seulement les siennes, nous l’avons vu. Dans ce pays qui a traversé 3 dictatures sanglantes, il ne doit pas être difficile d’accepter l’idée que la fin du monde est pour bientôt. Kony avait assuré lors des derniers jours précédents l’arrivée de l’an 2000, qu’un grand cataclysme devait survenir et que lui seul saurait sauver qui voudrait bien le suivre. Bien sûr il ne s’est rien produit, et s’il a protégé quelqu’un ou quelque chose c’est sans doute uniquement l’agneau blanc qu’il avait l’habitude de promener en laisse à cette époque, et que de nombreux enfants-soldats affamés auraient mangé s’ils n’avaient craint de finir à la broche à la place du jeune mouton.

SylvainD.

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[1] RD Congo: 620 personnes massacrées par la LRA lors des “massacres de Noël”

[2] Marche forcée en Ouganda https://balades.wordpress.com/2007/09/01/marche-forcee-en-ouganda/

[3] Visionner http://therescue.invisiblechildren.com/en/

[4] Alice Lakwena est décédée en 2007 dans un camp de réfugiés au Kenya. Elle avait à peine 40 ans.

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Une réflexion sur “Les enfants volés de Kony

  1. Folie que tout cela, merci de nous le rappeler. Comment et pourquoi en effet cet illuminé est encore libre de ses mouvements après tant d’horrreurs…. mystère…

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