Souvenirs rwandais

Il y a quelques jours une triste commémoration est passée sous silence ou presque : Quinze ans plus tôt, le 7 avril 1994, un grand carnage commençait au Rwanda sous les yeux impassibles et secs des grandes diplomaties internationales, qui se refuseront jusqu’à l’absurde de s’impliquer pour sauver 1 million d’humains passés sous le fil des machettes en moins de 3 mois. Comment expliquer que ce génocide ait laissé indifférent le monde entier ou presque ?

Que l’opinion française ait été et continue d’être intoxiquée par des nostalgiques de la Coloniale et de la grandeur française, illustrée cyniquement à l’époque des évènements par un François Mitterrand sûr de lui-même et arrogant, n’étonne sans doute plus que les ahuris, les égoïstes et les franchouillards [1]. Mais que penser de la passivité hors des frontières hexagonales où l’implication est moins évidente ? Et si ce n’est quelques associations ou quelques journalistes, qui s’est vraiment insurgé plus longtemps que le passage obligé de l’actualité ou, pour certains politiques, plus longtemps que nécessaire pour leur défense en irresponsabilité ?

En d’autres temps, sous d’autres cieux, un tel évènement a suscité bien plus d’indignations, au point d’être trop souvent la caution aveugle à d’autres exterminations. L’odeur de la mort doit sans doute être moins désagréable sous certaines latitudes, et les 4 ou 5 millions de cadavres de l’Est de la République Démocratique du Congo victimes des « retombées » du génocide rwandais, semblent prouver cette différence. Cela est malheureusement une évidence, mais il ne sera jamais inutile de le dire tant que les nostalgiques cités plus haut ne reconnaîtront pas leurs crimes, et continueront de les commettre. La très célèbre phrase de Conrad n’a pas pris de rides [2]. Malheureusement.

Le 6 avril 1994, le Falcon 50 du président rwandais Juvénal Habyarimana était abattu en plein vol juste avant son atterrissage à Kigali. Cet attentat a donné le signal de départ aux hécatombes à venir [3]. Patrick de Saint-Exupéry, un des rares journalistes français qui ait osé parler durant et après le génocide, nous révèle aujourd’hui que la fameuse boîte noire de l’avion présidentiel récupérée par Paul Barril, cet autre ‘Bob Denard’ en plus officiel, est en fait celle d’un Concorde, précisément immatriculé F-BVFC et de type 39 ! Il est évident qu’entrer en possession d’une telle pièce est à la portée de n’importe qui. Jean-Louis Bruguière, juge anti-terroristes missionné manifestement pour tenter de déculpabiliser la France quoiqu’elle ait fait au Rwanda, devrait peut-être se poser quelques questions, après s’être tant investi sur cet attentat, qui selon lui était la clé de toute l’histoire. Finalement, et peut-être surtout, le crash du Falcon est devenu un sujet de polémique plus important que le génocide. Thèse partagée d’ailleurs par de nombreux officiels français (politiques, militaires) qui voient certainement là un moyen de diversion et d’accusation contre le FPR de Paul Kagamé, accusé par Bruguière.
Lamentable nostalgie franchouillarde…

Pour en revenir à cette boîte noire du Concorde d’Air France comment s’est-elle retrouvée dans le jardin d’Habyarimana sous les yeux précisément de Paul Barril, et si elle n’y a jamais été, comment a-t-elle atterri dans un placard de l’ONU ? On comprend finalement pourquoi Bruguière ne se pose pas de questions.
Misérable justice de salon…

Il est certain que, tant que les politiques français qui ont trempé dans cette calamiteuse manipulation rwandaise seront vivants, rien ne filtrera. Mais comme l’idée de la grandeur française, elle, risque d’être éternelle, le déni pourrait l’être aussi. Les dirigeants de l’Etat français de l’époque auraient pu arrêter les massacres dès les premiers jours d’avril, et même éviter que cette idée de solution finale prenne forme, et ils n’ont rien fait. L’opération Turquoise arrivera trop tard bien sûr et juste à temps pour « sauver » le gouvernement rwandais et génocidaire de l’époque et le sortir du pays. On connait la suite : Les 4 ou 5 millions de morts évoqués plus haut.
Minable humanisme d’Etat…

Et dans cette histoire le cynisme l’emporte sur le cynisme. De l’autre coté de la Manche, la fierté n’est pas, non plus, de mise. Quatre rwandais accusés d’avoir participé au génocide de 1994 ont été libérés par un tribunal britannique. Ce dernier a annulé leur extradition vers leur pays d’origine car il a suivi les avocats des accusés qui craignaient que de ces supposés génocidaires n’y soient pas jugés équitablement. De plus le Royaume Uni se dit incompétent pour juger des faits de génocides antérieurs à 2001.
Crédule et incompétente, belle justice…

Quant à l’Etat français, il continue bien sûr de colmater soigneusement toutes les voix d’eau possibles : les juges d’instruction, qui ont la sale habitude de révéler les barbouzeries entre la France et l’Afrique, vont bientôt être libérés de leurs obligations professionnelles. Leur curiosité est décidément trop agaçante. En conséquence les relations incestueuses entre la France et certains pays d’Afrique continueront de plus belles. Nicolas Sarkozy qui ne jure que par les mots « transparence » et « relations décomplexées », lorsqu’il parle du continent africain, vient de remettre au goût du jour les accords de partenariat de défense… et il a inauguré cette belle et neuve initiative à Lomé. Faure Gnassingbé qui a pris par la force le fauteuil de président-dictateur de son défunt papa, avec les applaudissements de la France [4], s’en est réjoui. Le peuple togolais un peu moins… car, même si nos gouvernements s’en défendent régulièrement et sans grandes convictions, ces mauvaises habitudes auront toujours le même objectif : privilégier par tous les moyens les industries françaises comme au bon vieux temps des colonies. Hier Vincent Bolloré a été promu commandeur de la légion d’honneur ! Quel service a-t-il rendu à la nation ? Peut-être que les habitants des pays d’Afrique où il sévit auront une réponse. Dès lors qu’attendre d’un tel Etat qui se comporte comme un voyou ?

La morale judéo-chrétienne prétend que chacun paie tôt ou tard pour ce qu’il a fait. Evidemment cela ne se passe pas comme cela, au Rwanda comme ailleurs. A moins d’une justice exemplaire, mais qui n’existera sans doute jamais, ceux qui provoquent les plus grands malheurs sont rarement jugés. Cette même morale dit encore que les souvenirs et les remords font souffrir chacun de nous sans aucune distinction. Ah bon ? Je ne suis pas certain que les bourreaux et surtout leurs manipulateurs « vivent » aussi difficilement avec leur passé que leurs victimes.

Il y a quinze ans en ce début d’avril rwandais, les boucs émissaires d’une politique absurde allaient traverser trois mois d’Enfer. Les survivants de cette boucherie ont, en prime, à traîner avec eux, et fatalement pour le restant de leurs jours, le cauchemar de ce qu’ils ont vu et vécu. Agathe Habyarimana, veuve du président Juvénal et présumée principale tête pensante du génocide, après avoir été « ramenée » en France par nos bidasses dès le début des tueries, vit actuellement en banlieue parisienne avec ses enfants. Les remords ne doivent pas l’empêcher de dormir, et il est sûrement inutile d’être trop inquiet pour les insomnies de nos quatre « libérés anglais ».

SylvainD.

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[1] Voir mes articles sur le Rwanda
[2] Voir CAOUTCHOUC AMER
[3] Voir RWANDA
[4] Voir SENTINELLE QUE DIS-TU ?

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