Le syndrome Mugabe

Enfant zimbabwéen se nourrissant de feuilles de mûrier (photo The Independent)

« Mugabe’s failed state is no longer willing or capable of protecting its people. We are increasing our development aid, and calling on others to follow suit. » [1] Pour quoi ou pour qui s’exprime ainsi Gordon Brown ? Il a été l’un des 1ers chefs d’Etats occidentaux à se prononcer sur l’épidémie de choléra au Zimbabwe, et c’est comme si tout l’appareil diplomatique de son pays n’attendait que cette triste situation pour se lâcher et enfin se faire plaisir : Dire tout le mal possible de Mugabe et se donner le beau rôle.

Et effectivement l’occasion est belle à quelques jours du 60ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme de montrer que cet engagement humanitaire des pays regroupés au sein de la grande maison onusienne n’est pas un vain mot. Cette fois encore aucune démonstration ne sera nécessaire pour montrer la duplicité de tout cela et la portée universelle bien limitée de ce grand serment.

Et qu’à la suite du 1er ministre du Royaume-Uni, la Communauté Internationale attende les morts zimbabwéens pour commencer à intervenir dans cet Etat à la dérive, illustre la sincérité des diplomaties de nos pays riches, qui n’acceptent que la soumission des plus pauvres qu’eux, et ce par tous les moyens.

Depuis quelques mois une épidémie de choléra sévit au Zimbabwe. Sans surprise Mugabe a trainé des pieds pour la reconnaître. Sans surprise non plus cette demande d’aide marquera sans doute le début de la fin de ce despote rendu fou suite à une paranoïa aigüe et pas vraiment naturelle [2].

C’est donc cela qu’attendait nos chancelleries avisées : 550 morts selon le gouvernement zimbabwéen, au moins 3000 selon toute vraisemblance. La saison des pluies qui vient de commencer ne va rien arranger à la situation. Et la faim chronique qui tenaille la majorité des 13 millions d’habitants du Zimbabwe pourrait en entrainer une fraction non-négligeable dans cette maladie funeste, lorsqu’elle n’est pas traitée rapidement. Le devoir d’ingérence a ses favoris et ses limites manifestement. Limites géographiques de surcroît car il est rarement invoqué en Afrique, si ce n’est pour soutenir un dictateur voire pour le remplacer rapidement par un autre plus conciliant. Sans doute que la captation de ressources naturelles passent par des prétextes différents suivant les lieux – la religion pour certains, l’ethnicité et la sauvagerie pour d’autres – donc par des actions différentes. En l’occurrence le Zimbabwe, dont l’Indépendance n’a jamais été acceptée par le Royaume-Uni (que ce soit d’ailleurs celle de Ian Smith en 1970 ou celle de Mugabe en 1980), a été asphyxié économiquement depuis des décennies, et le gouffre où il se retrouve aujourd’hui n’est pas vraiment dû au hasard et certainement pas uniquement à son dirigeant. Bien sûr peu à peu le temps devait faire son œuvre, il fallait être patient. Oublié l’époque des coups d’Etats téléguidés par l’ancienne puissance coloniale : Robert Mugabe n’aura pas le destin d’un Idi Amin Dada [3].

Le mépris des Etats prospères et anciennement colonisateurs est sans doute leur seul façon de concevoir la réalité du Monde : certains doivent mourir et souffrir pour que d’autres vivent. Manie religieuse ou psychiatrique ? En tout cas les évènements zimbabwéens nous montrent clairement que si dans les pays riches la majorité paie pour une minorité privilégiée, dans les pays pauvres la vie est la seule monnaie d’échange tolérée.

Avec une semaine de retard sur son homologue anglais et actuel camarade de jeu, Nicolas Sarkozy s’est emporté contre le despotisme de Mugabe. Quel à-propos ! Pensera-t-il un jour aux dictateurs que la France protège ? Les Bongo, Biya, Eyadema fils, Nguesso, Déby, Compaoré (…) valent-ils beaucoup mieux que le dictateur d’Harare ? Les gabonais, camerounais, togolais, congolais, tchadiens, burkinabés (…) seraient heureux d’entendre une critique un peu plus constructive que l’éternelle lamentation française envers l’occupation chinoise en terre africaine.

En lisant à Dakar le fameux texte écrit par son conseiller Henri Guaino, Sarkozy avait certainement, entre autres intentions, une idée pas très avouable et en rapport avec l’attitude cynique des diplomaties occidentales en Afrique : Nous resservir la vieille pâtée malodorante de l’apport de la civilisation et du fardeau de l’homme blanc. La justification utilisée par les pays colonisateurs pour faire accepter l’esclavage et la colonisation à leurs populations, qui n’en demandaient certainement pas tant pour gagner un peu de pouvoir d’achat, sera-t-elle encore agitée ?

Les temps ont changé, et concéder à nos élites actuelles un dessein machiavélique, revient sans doute à leur accorder trop d’égards.

Depuis quelques jours des cas graves d’anthrax ont été relevés dans le Nord du Zimbabwe. Combien de morts et de souffrance Mister Brown est-il capable de supporter ?

Pour terminer sur une note plus légère mais en lien probable avec nos Etats barbouzes : Un autre joyeux drille que le Royaume-Uni se défendra de connaître, est poursuivi par la justice sud-africaine. Il s’agit du milliardaire John Bredenkamp et son pays natal l’accuse d’avoir trempé dans des trafics d’avions – militaires ? – en Afrique du Sud pour son compte personnel et pour celui d’entreprises britanniques (Jacob Zuma, le populaire et populiste prochain président de la nation Arc-en-ciel [4], aurait peut-être trempé dans la magouille). Cette ancienne gloire du rugby rhodésien qui a amassé sa fortune sous le régime de Ian Smith mais aussi sous celui de Mugabe, vendrait donc à l’occasion des avions et des armes. Entre autres distinctions, il a sévi au coté de Mugabe lors de l’accès de Laurent-Désiré Kabila au pouvoir congolais et est suspecté par ce même Mugabe d’avoir comploté contre lui en 2004. On en saura guère plus. Sa supposée citoyenneté britannique explique certainement la discrétion du personnage et des médias. Naturellement je n’ai trouvé dans la presse aucune trace de son procès qui devait se tenir au début de la semaine dernière en Afrique du Sud. Ses protecteurs, aux rangs desquels le Royaume-Uni n’est sans doute pas absent, veillent manifestement au grain. Une curiosité : l’avocat qui représente Bredenkamp dans cette affaire s’appelle Ian Small Smith…

SylvainD.

Enfant zimbabwéen se nourrissant de feuilles de mûrier (photo The Independent)
Enfant zimbabwéen se nourrissant de feuilles de mûrier (photo The Independent)

————————————————–

[1] « L’État dirigé par Mugabe n’est plus disposé et capable de protéger sa population», a déclaré M. Brown. «Nous allons accroître notre aide au développement, et appelons d’autres Etats à faire de même. »
[2] voir « Zimbabwe » et aussi « Du Nord Kivu aux îles Chagos », « Exilez-vous », « Fatal augure »
[3] voir « Marche forcée en Ouganda »
[4] voir « Hamba kakuhle Mbeki »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s