Du Nord-Kivu aux îles Chagos

« Nous ne cherchons pas à justifier ces actions et ne cherchons pas à excuser la conduite d’une génération antérieure » : a déclaré David Miliband, le ministre britannique des Affaires étrangères à propos d’un jugement donné à la fin du mois d’octobre, sur l’affaire des îles Chagos. Le week-end dernier, il s’est certainement rendu à Goma, en RDC, avec les mêmes bonnes intentions et la même assurance.

Les actions et intérêts des nations sont et seront toujours défendus par elles-mêmes, quelques soient les erreurs et horreurs commises, intentionnellement ou non. Rien ne sera jamais sacrifié à cette règle. Si l’attention actuelle de la communauté internationale pour le conflit en RDC n’était qu’un rideau de fumée, cela serait plutôt sinistre mais pas vraiment surprenant. Les journalistes et diplomates qui nous bassinent avec une soi-disant escalade dans le conflit, sans justifier d’où ils sortent cette vérité, sont les porte-paroles de qui, de quoi ? Depuis dix ans qu’un carnage ravage le Nord-est de la RDC [1], ce n’est pas l’imminence de la prise de la ville de Goma par les troupes de Laurent Nkunda qui fait monter d’un cran la violence parmi les populations civiles. Tout au plus cela conforte les positions de l’officier rebelle, qui pourrait pousser un peu plus au Sud ses envies politiques. J’imagine que c’est une partie des craintes de la communauté internationale. Mais je doute d’un tel scénario.

Les habitants des Kivu ont quelques expériences de la folie sanguinaire des chercheurs de pépites. Goma n’est qu’un épisode de plus. Il ne sera pas le dernier.

Et alors que l’Occident est englué dans ses tracasseries économiques, il est sans doute utile de convaincre son opinion publique (occidentale) qu’elle vit malgré tout du bon coté de la civilisation et que les erreurs de parcours de nos financiers ne sont que des problèmes conjoncturels ou de personnes, et surtout pas de choix de société.

Rien ne m’enlèvera de l’esprit qu’il y a là du divertissement et rien d’autre. L’arrestation ce week-end de Rose Kabuye, cette proche de Paul Kagame, a peut-être aussi ce motif : discréditer le rapport Mucyo devant une opinion française distraite en suivant les recommandations du juge Bruguière [2].

Dans cette énième bouffonnerie française, notre pays se comporte comme si il était en guerre contre le Rwanda. S’il souhaitait montrer sa culpabilité dans cette sale affaire de 1994, il ne ferait sans doute pas autre chose. Nos grands diplomates jouent à la bataille navale en terre africaine. Comme des enfants nerveux.

Pour en revenir à la déclaration à la Ponce Pilate de Milliband, il faut préciser le contexte.

Elle faisait suite à un jugement prononcé à la fin du mois d’octobre par la plus haute instance judiciaire britannique. Milliband se félicitait que les juges aient donné raison au gouvernement dans le litige qui oppose ce dernier aux habitants des îles Chagos. Les chagossiens demandaient simplement de rentrer dans leur archipel d’où ils ont été expulsés dans les années 1960 par ce même gouvernement, qui manifestement souhaite toujours disposer de sa colonie à sa guise. Et sans les chagossiens.

En 1961 un accord secret entre le Royaume-Uni et les États-Unis permettaient aux Etats-Unis d’installer une base militaire sur l’archipel des Chagos afin de défendre les intérêts du monde occidental. Il fallait en conséquence que ces îles, encore colonies britanniques, échappent pour longtemps aux processus de décolonisations qui se faisaient sentir. La solution fut suggérée par les américains : « No people, no problem ». Les Anglais expulsèrent les chagossiens, pour l’essentiel des Noirs analphabètes, catholiques et sans aucune maîtrise de la langue de Shakespeare

En échange de la location, avec un bail de 50 ans renouvelable, de la plus importante et habitable des îles, Diego Garcia, l’Angleterre eut droit à des tarifs préférentiels sur certains matériels militaires.

Plus de 2000 insulaires furent déportés en quelques années avec interdiction de remettre les pieds chez eux. Chargée de misérables ballots, la majorité d’entre eux atterrit dans les bidonvilles de l’île Maurice. Celle-ci, non contente d’accueillir ces miséreux, fut contrainte, contre la promesse de son indépendance à venir (1968), de perdre sa souveraineté sur Diego Garcia et les îles environnantes. L’archipel des Chagos devint officiellement un territoire britannique d’outre-mer et Diego Garcia l’une des plus importantes bases militaires américaines.

Aujourd’hui la République de Maurice accuse les Britanniques d’avoir agi en violation du droit international et des résolutions de l’ONU condamnant le démembrement d’un État non encore indépendant. Cela rappelle un autre marché de dupes – français celui-là : Mayotte séparée en 1975 du reste de l’archipel des Comores [3].

Quant aux chagossiens, ils sont toujours empêchés de retourner à Diego Garcia, même pour aller entretenir les tombes de leurs ancêtres. Tout peuplement antérieur doit être effacé.

En 2004 Tony Blair rappelait devant la Chambre des communes que Diego Garcia était essentielle dans le « système de sécurité » britannique. Il devait avoir en mémoire que c’était de là qu’en 2001 des B-52 s’envolaient pour aller pilonner les Afghans.

Finalement, peut-être que ni l’arrogance néo-colonialiste de Miliband ni les revendications des nationalistes chagossiens n’auront le dernier mot : des études anglaises concluent que, du fait du réchauffement climatique, la montée de l’océan entraînerait à moyen terme la quasi-disparition de Diego Garcia.

SylvainD.

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[2] Voir Rwanda.
[3] Voir La démocratie du coucou, notamment.

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