Le gâteau congolais

Bukavu

« Le Lac Kivu est le fleuron du tourisme congolais ». Cette accroche est tirée d’une brochure touristique pas si ancienne que cela, et malheureusement pour ses riverains, ses 2700 km² d’eau douce et ses environs cachent une toute autre réalité, beaucoup moins joyeuse.

En 1994 le lac a été aux premières loges de spectacles biens tristes : un génocide s’est déroulé le long de ses rives rwandaises ; les hutu ayant participé de près ou de loin à ce massacre ont fui leur pays pour se réfugier en République démocratique du Congo, sous ses yeux ; enfin, en partie à cause de cette sortie, mais en partie seulement, depuis 1998 il est à nouveau témoin de l’enfer. Une très sale guerre se déroule presqu’à huis clos, tout au moins dans un silence occidental coupable, dans les deux provinces congolaises qui ceinturent sa rive Ouest, celles du Sud Kivu et du Nord Kivu.

Drôle de rencontre
Ville de Goma, capitale du Nord-Kivu.
La société SDV Agetraf, épinglée par de nombreuses associations, citoyennes ou non, parce qu’elle s’adonnerait au trafic d’armes dans cette région de l’Est de la R.D. Congo en guerre depuis de nombreuses années, a pignon sur rue le long d’une de ses artères animées. Officiellement, c’est une société de groupage maritime. La communauté internationale impose des restrictions aux ventes d’armes, et évidemment les trafiquants occupent l’espace laissé vacant par nos chers pays marchands de canons. La société SDV, battant pavillon belge, n’est évidemment pas la seule à s’activer dans les arrière-cours. D’autres drapeaux cherchent aussi à se dissimuler : ceux de la Chine, des Etats-Unis, d’Israël et de la France, principalement.
Le plus cocasse, c’est que cette société SDV fait partie du Groupe Bolloré et il n’y a rien de bien de secret dans cela. Sur la façade du bureau à Goma, on peut lire « SDV Agetraf, membre du Groupe Bolloré ». Que dirait Nicolas Sarkozy si quelque journaliste consciencieux l’interrogeait sur l’activité trouble qu’exercerait une des filiales du Groupe de son ami Vincent Bolloré ?

Une guerre sans fin
Dix ans de guerre, plus de cinq millions de morts et le mutisme irresponsable de la plupart des grands médias et pouvoirs occidentaux. Pourquoi en parleraient-ils d’ailleurs ? Il s’agit là d’une des interminables guerres ethniques et tribales qui ravagent le continent africain depuis la nuit des temps. Les africains, sans doute par désœuvrement, n’ont pas trouvé d’autre occupation que celle de se découper à la machette et de violer à tour de bras. De grands enfants décidément.
La chansonnette sur la sauvagerie de l’homme noir ne tient pas longtemps à l’analyse – si tant est que l’on veuille analyser quoique ce soit –, n’en déplaise aux diplomates et experts qui se déplacent nerveusement de salons en salons.
La guerre qui se joue ici n’a en effet rien de national, d’ethnique ou de tribal, depuis bien longtemps, depuis l’origine sans doute. Le sous-sol de cette région est infesté de coltan, de cassitérite (minerai d’étain), de cobalt, de cuivre, de diamants et de pépites d’or. Cela est suffisant pour motiver les gourmandises les plus inavouables.
Assis sur toutes ces ressources, les habitants du Kivu sont harcelés par des milices sanguinaires, locales ou importées. Au mieux ils sont contraints de gratter le sol à mains nues pour fournir à leurs bourreaux ce qu’ils peuvent, sans salaire bien sûr. Au pire ils sont jetés au milieu de conflits meurtriers ou sont les victimes gratuites d’un commandant rendu excité par l’alcool et la drogue.
Au mieux donc, il deviennent des esclaves. Ils sont accompagnés en cela par d’autres travailleurs – de pays limitrophes – pas mieux lotis.
Au pire, ils sont violés, décapités, transformés en enfants-soldats.

Parmi toutes ces ressources, le coltan serait la plus rentable.
Ce minerai très résistant à la chaleur et excellent conducteur électrique, est indispensable pour fabriquer nombre de nos produits communicants – ordinateurs et téléphones portables, télécommandes, consoles de jeux, caméras vidéo et autres gadgets électroniques – qui sont devenus quasiment vitaux en ce début de XXIème siècle. Les habitants de cette région de la R.D. Congo ne peuvent pas en dire autant pour eux-mêmes. Pour leur malheur le coltan extrait au Kivu est le plus pur du continent et comble de malchance, quatre-vingt pour cent de la production mondiale provient d’Afrique. Pour rejoindre ensuite l’Occident demandeur, ce minerai emprunte différentes routes rwandaises, ougandaises, ou directement aériennes. Les industries qui utilisent ce minerai, prétendent que de nouveaux composants pourraient bientôt remplacer le coltan, mais comme peu de communication est faite sur son utilisation, quel crédit apporté à ces déclarations ?

Et il est remarquable de noter que le cours mondial de ce minerai n’existe apparemment pas.

Le nombre de morts dans les deux Kivu équivaut à un World Trade Center tous les deux jours, et ce depuis dix ans. L’Occident estime apparemment ne pas devoir en parler. Et quand c’est accidentellement le cas, comme ces jours-ci pour peut-être de sombres raisons stratégiques, c’est pour accuser le Rwanda (et son grand-frère, l’Ouganda) d’entretenir des troubles ethniques (tutsi contre hutu). Ou, comme je l’ai entendu proférer ce matin par le grand éditorialiste français Alexandre Adler, suite à l’éclatement (?) du Burundi et du Rwanda !
Plus sérieusement et parfois, sont évoqués les trafics de minerais, mais bien rapidement. Car des sociétés occidentales participent aussi à la curée et il ne servirait à rien de s’appesantir sur le sujet.
Donc au moment où le carnage semble soudainement plus critique pour nos chers politiciens, tout le monde y va de son couplet mûrement réfléchi : « Sans discussions, nous n’arriverons jamais à rien ». Bernard Kouchner et David Milliband, son homologue britannique, se sont rendus à Goma ce week-end : heureuse initiative… et, grâce à l’Union européenne nous répète-t-on avec insistance, le président rwandais devrait rencontrer Joseph Kabila.
Cela va-t-il changer quelque chose ?
Va-t-on enfin exploiter les mines sans charcuter des millions d’humains ? Comme la conséquence immédiate risque d’en décevoir plus d’un – le coût de l’extraction des ressources minières augmentera – la question pourrait se poser longtemps.
L’engrenage morbide dans lequel a sombré cette région, et qui entraine tout le pays peu à peu dans la folie, meurtrière ou non, est digne des pires scénarios de séries B et pourrait se résumer ainsi :
Tout a commencé en 1997. Laurent-Désiré Kabila, alors président de la République démocratique du Congo et tombeur de Mobutu, commençait à trouver encombrante la présence dans son pays des troupes armées rwandaises et ougandaises qui l’avaient aidé à se défaire du dictateur. Evidemment lorsque les pays concernés en furent informés, ils n’apprécièrent guère cette mise à l’écart. Ils estimaient à juste titre que Kabila leur devait tout, et qu’en contrepartie ils avaient des droits sur les richesses congolaises. Ils quittèrent quand même le pays. Mais très vite des forces que l’on prétend rwandaises réapparaissaient sous le commandement de Laurent Nkunda, tutsi congolais et proche du président du Rwanda, Paul Kagamé. Cet ex-officier de l’armée de la République démocratique du Congo aurait pris les armes pour défendre les populations tutsi de l’Est de la R.D. Congo contre les Interahamwe [1] qui s’y trouvent. C’est ce qu’il prétend encore. Le Rwanda aussi naturellement : Les bourreaux du génocide de 1994 sont toujours là.
Peu importe les motivations réelles des rebelles, pour Kabila l’agression était manifeste et il appela à la rescousse le Zimbabwe, l’Angola et la Namibie. La deuxième guerre du Congo démarrait.
Le conflit s’est enlisé sans que rien ne soit résolu et il a commencé peu à peu à faire partie du paysage. Les troupes des différents belligérants sont finalement restées sur place en vivant sur l’habitant et en commettant les pires atrocités pour goûter à ce fameux gâteau congolais. On s’est aperçu alors que certains services musclés de quelques multinationales occidentales les avaient rejointes. Depuis combien de temps étaient-elles là ?

Kabila n’a pas gagné grand-chose dans l’histoire. Il y a même perdu la vie : assassiné en 2001, son meurtre n’est toujours pas élucidé, officiellement. Son fils Joseph, qui l’a remplacé à la tête de l’Etat, n’est malheureusement pas plus doué que son père en stratégie. Il semble incapable de diriger le pays et encore moins de capturer Nkunda, qu’il accuse de tous les maux, après s’être associé avec lui au début de son premier mandat.
Depuis quelques jours, les forces armées de Laurent Nkunda sont aux portes de Goma. Elles attendent sagement que les humanitaires fassent leur travail et exploitent un couloir humanitaire, avant de prendre la ville. L’armée officielle de la R.D. Congo ayant quitté les lieux, qui veut encore arrêter Nkunda ? « Il est le problème essentiel » nous explique les diplomates occidentaux. Ils se contentent pourtant de le regarder. Etonnant, non ?
Sa mort, annoncée cette semaine et démentie rapidement, aurait pu mettre tout le monde d’accord.

Ultime retour en arrière : En 1961 pour écarter tout risque de contagion communiste dans le nouvel état indépendant, la CIA supprimait physiquement Patrice Lumumba. En installant son favoris, le maréchal Mobutu, sur le trône congolais, l’Occident détruisait par avance tout ce que ce pays immense et riche promettait. Il rétablissait pour longtemps un passé terrible : celui de l’époque du roi des belges Léopold II, qui a vu des millions de congolais sacrifiés et mutilés sur l’autel du commerce, et pour un autre matière indispensable pour l’Europe : l’hévéa. Au début du XXème siècle, ce monarque avait été mis au banc de la communauté internationale pour ses pratiques barbares et avait dû remettre son royaume congolais à l’Etat belge. Mais qui s’en souvient ?
Les victimes actuelles dans ce même pays font peu de bruit en comparaison. Il est vrai que cette fois les bourreaux sont uniquement africains. En apparence. Certains ont appris et réfléchis depuis cent ans.

Une guerre sans fin ?

Si la crise financière mondiale avait la vertu de faire chuter la demande donc la valeur du Coltan et des ressources du sous-sol du Kivu, elle offrirait une accalmie à sa population qui n’en finit plus de souffrir. Ce serait une chance inespérée pour elle car Kabila fils ne lui sera certainement d’aucune aide (est-ce la raison qui a motivé Nicolas Sarkozy, à la suite du président angolais, de lui renouveler son soutien ?). Et il serait trop facile d’accuser le Rwanda et l’Ouganda de profiter du trafic et d’alimenter les troubles qui le dissimulent, quand les acheteurs – occidentaux – sont bien informés, si ce n’est trafiquants eux-mêmes.  Et pas seulement de pépites comme nous l’avons vu pour la société SDV. Etonnament les responsables de SDV sur le terrain, en leurs qualités de transporteurs de minerais, sont parmi les seuls à avoir refusé de rencontrer un groupe d’experts onusiens en charge d’établir les liens conflits-trafics, ce qui leur vaut d’apparaître sur une liste noire du conseil de sécurité, aux côté du russe Victor Bout, trafiquant d’armes.

Un barbouze, bien infiltré dans les ambassades occidentales de Kinshasa, aurait une version plus simple et tristement plus définitive : « Kabila est témoin d’un curée manipulée par plus fort que lui : la CIA et les services secrets britanniques, grands faiseurs de guerres et spécialistes de la R.D. Congo depuis plus de 50 ans, le maintiennent au pouvoir pour son silence et son obéissance. Les conflits dans l’Est du pays seront entretenus tant que les mines seront exploitables. Et puis détenir le pouvoir sur cet immense pays au centre de l’Afrique, c’est un peu dominer le reste du continent.»
Espérons que cette canaille a un peu trop lu le roman de John Le Carré, Le Chant de la Mission.

Finissons dans la dentelle :
A chaque sortie en masse de nouveaux modèles de PlayStation, la demande au niveau mondial de coltan est à la hausse, et par un curieux hasard, aux mêmes moments, les conflits en R.D. Congo prennent de l’ampleur. Etrangement le fabricant de consoles fait actuellement la promotion d’un jeu, FarCry2, qui a un slogan de circonstances : « Découvrez l’un des environnements les plus magnifiques et hostiles au monde : l’Afrique ! ».

SylvainD.

Goma, Nord Kivu (photo IRIN)
Goma, Nord Kivu (photo IRIN)

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[1] Interahamwe : membres des milices ayant participé au génocide rwandais.
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