Zimbabwe

Depuis le début de la crise zimbabwéenne, la presse internationale s’offusque du non-engagement du président sud-africain, Thabo Mbeki, qui continue de donner un « blanc-seing » à Robert Mugabe, en ne se prononçant pas ouvertement dans cette affaire. Il faut traduire évidemment « en ne se prononçant pas ouvertement contre Mugabe », donc en ne prenant pas le parti de l’Occident, qui comme toujours est persuadé de détenir la Vérité.

Congrès de la Zanu-PF en décembre 2007 - Photo IRIN

Tous les articles de presse tournent autour de la même obsession. Le journal sud-africain Mail & Guardian s’est lui aussi pris au jeu, et ne dit pas autre chose.

La Zanu-PF, le mouvement politique de Mugabe, qui s’est battue pour l’indépendance du Zimbabwe, a un lien au moins symbolique avec l’ANC de Nelson Mandela. Toutes les deux se sont battues contre un pouvoir blanc raciste. Première explication, et l’unique évoquée par la presse pour justifier le silence du président sud-africain.

Le régime ségrégationniste de Ian Smith en Rhodésie du Sud (qui prit le nom de Zimbabwe le jour de son indépendance, le 18 avril 1980) n’avait rien à envier à la politique d’apartheid de Frederik de Klerk et de ses prédécesseurs.

Retour dans le temps pour un bref résumé :

En 1980, Robert Mugabe, premier et pour l’instant unique président du Zimbabwe, forma un gouvernement de réconciliation nationale. Ce dernier appliqua rapidement des mesures sociales remarquables (éducation, accès à l’eau, route…) qui lui coûtèrent chères, et le droit d’être mis assez vite sous la coupe du FMI et de ses Plans d’Ajustements structurels. La politique libérale imposée qui s’ensuivit, le remboursement de la dette, ainsi que les opérations militaires voulues par Mugabe, ponctionnèrent les maigres recettes de l’Etat, qui se mit en faillite rapidement. Le régime se durcit et peu à peu toutes les institutions internationales se retirèrent du pays.

Dans ce contexte, on constatera avec étonnement ou non, qu’à l’orée du XXIème siècle, une chose n’avait pas changé : L’élite blanche du pays qui représentait 1 % de la population, détenait encore 70 % des terres arables. Dans l’état lamentable où se trouvait l’économie du pays, on imagine facilement les conséquences sociales générées par cette inégalité.

Lorsqu’en juillet 2000, la population se souleva contre l’Etat zimbabwéen, Robert Mugabe, en guise d’apaisement, fit saisir 6 millions d’hectares de terres agricoles à cette élite blanche [1] pour les redistribuer à quelques 200 000 familles noires. Si cette décision n’améliora pas la situation du pays, elle calma les esprits le temps que Mugabe renforce son pouvoir, et prépare tranquillement sa présidence à vie.

Aujourd’hui, la Zanu-PF ne représente plus grand-chose, si ce n’est pour les anciens combattants (et certains de leurs descendants) compagnons de Mugabe, et bénéficiaires de ses largesses. En tout cas, elle n’a plus l’auréole d’une ANC (bien que cette dernière soit également conservée dans le formol et bien astiquée).

Même le Zimbabwe ne ressemble à plus rien, certainement pas à la Rhodésie de Ian Smith, ce qui est sans doute une fierté pour Mugabe. La rançon de ce piètre succès : l’inflation annuelle dépasse 165 000 %, et pour boire un café dans la capitale en ce mois de juin 2008, il faut débourser 1 milliard de dollars zimbabwéens.

La presse du monde entier a raison, Mbeki ne veut pas vraiment voir la dérive de l’Etat zimbabwéen, mais peut-être pas uniquement pour les raisons évoquées. Lorsque Mugabe en appelle à l’intégrité de son pays face au retour d’un impérialisme occidental, il peut difficilement lui donner tord. Et même si les convictions politiques de cet ancien président de l’ANC ne sont plus que celles d’un président d’Etat, cet impérialisme montré du doigt ne doit pas lui apparaître comme de la fiction pure : La planète entière en est l’exemple vivant.

De son coté Jacob Zuma, l’actuel président de l’ANC, critique le silence de Mbeki, et le fait savoir. Quel courage. Il ne faut pas oublier qu’il est en campagne électorale pour devenir le prochain président d’Afrique du Sud. Il a besoin de tous les soutiens possibles, occidentaux si nécessaire. Mbeki n’a même plus cette pression.

Mugabe est un vilain et sanguinaire petit canard, c’est entendu, mais comment cette satanée Communauté Internationale pourrait faire sincèrement quoique ce soit quand elle laisse (au mieux), ou soutient (au pire), d’autres dictateurs installés aux commandes de leur pays depuis bien plus longtemps que Robert Mugabe ?

Le roitelet Omar Bongo a plus de 40 ans de pouvoir, et bénéficie du soutien inconditionnel de la France… Inutile de parler de tous les autres grands amis de notre pays (Paul Biya, Idriss Déby, Sassou Nguesso, Blaise Compaoré… sans oublier feu Gnassingbé Eyadema, 38 ans de dictature, remplacé en 2005 par son fils, Faure, avec la bénédiction hexagonale), cela prendrait trop de temps.

Même si les autres pays occidentaux approuvent rarement les choix français évoqués ci-dessus, ils laissent faire. Ils ont sans doute d’autres collaborations identiques à se reprocher. L’ONU sert aussi et surtout à cela : ne pas vexer les grands de ce monde, en étouffant leurs mauvaises actions réciproques. Cela s’appelle de la Grande Diplomatie, ou de la Géopolitique, c’est selon.

Alors pourquoi taper sur Mugabe ? Il n’appartient à aucun des camps de l’occident, et cela est évidemment intolérable. Première raison. Dès lors, faire du social, de l’humanisme et brandir le glaive de la Démocratie, ne coûtent strictement rien à nos nobles pays. Aucun des membres de la glorieuse association de malfaiteurs, connue sous le doux nom de Communauté Internationale, n’a rien à perdre et tout à gagner. Son opinion publique, ses experts et ses médias se réjouissent certainement de vivre dans des Etats ayant tant de cœur et de bonté. Comment s’étonner que de nos jours les mots Social, Humanisme et Démocratie ne représentent plus que de la pure propagande bien crapuleuse. Mugabe a finalement de nombreuses raisons de parler d’impérialisme. Si son pays est à genoux aujourd’hui ce n’est pas uniquement du fait de sa mauvaise gestion, les institutions financières internationales motivées par le Royaume Uni notamment, ont forcé le trait.

Ensuite, il sait bien que s’il était aussi docile qu’un Bongo, son régime serait soutenu par l’Occident. Et surtout, les encouragements financiers et politiques venus de l’Angleterre et de la droite sud-africaine apportés au parti d’opposition de Morgan Tsvangirai, lors du précédent scrutin de 2002, ont fait mauvaises effets.

Bernard Kouchner, en traitant Mugabe d’escroc et d’assassin, est ridicule. C’est vrai qu’ il sait de quoi il parle, ce cher ministre : Il baigne dans les coups fourrés des Etats depuis si longtemps, au moins depuis la guerre du Biafra, en 1969. C’est pour dire. Il a une sacrée expérience le bougre. S’il n’était pas, comme la plupart des hommes politiques, uniquement obnubilé par les paillettes du pouvoir et les longs courriers gratuits, il serait de ceux qui pourrait trouver une solution. Mais non, cela ne fait pas partie de sa mission, trouver des solutions.
C’est une évidence : Mugabe doit laisser la place, mais pourquoi lui, seulement lui ?

SylvainD.


[1] La superficie des terres cultivables du Zimbabwe est de près de 35 millions d’hectares, dont plus de 20 aux mains des élites blanches, avant cette redistribution.

Congrès de la Zanu-PF en décembre 2007 - Photo IRIN
Congrès de la Zanu-PF en décembre 2007 - Photo IRIN
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