Fatal augure

La cité des morts, bidonville au Caire - Photo IRIN

Il ne faut rien comparer, c’est ridicule. Pourtant la rocambolesque équipée du voilier de luxe, le Ponant, récemment arraisonné par de méchants pirates, aux larges des côtes somaliennes, est trop sidérante de « naïveté ». A l’opposé et peut-être du fait de cela, il faut s’interroger sur la fatalité des famines qui pourraient frapper bientôt de nombreux pays d’Afrique et d’ailleurs.

Depuis plus de 10 ans que la Somalie erre à la recherche d’une hypothétique paix, le passage aux larges de ses côtes est connu pour être une loterie, où il est difficile de passer sans dommage. Même des navires de guerre en ont fait les frais. Ce n’est pas sans raison que de nombreux bateaux de plaisance demandent assistance à nos chers bidasses basés à Djibouti, pour les accompagner un bout de chemin. Pourquoi ce flamboyant voilier a voulu faire le malin ? Je conseille à son capitaine, de se munir de ses plus beaux atours et de traverser ainsi vêtu un bidonville. Je ne suis pas certain qu’il en sortira aussi joli qu’à son entrée.

D’où vient cette arrogance ? Ces gens-là croient-ils réellement que le pouvoir d’achat immunise contre tout, et qu’il les rend si magnifiques que tout le monde ne pourra que s’extasier devant leurs beautés ? Que l’éclat d’émerveillement au fond des yeux des miséreux remplacera le repas qui se fait attendre depuis plusieurs jours ?

Encore une fois, vouloir comparer des évènements n’a rien de bien malin, mais l’étonnement actuel des médias, des politiques et de tous finalement, devant les révoltes de la faim de nombreux pays pauvres, ne me parait pas vraiment éloigné de l’inconscience du capitaine du Ponant. Et quand bien même tous ces gens surpris feraient semblant de l’être, cela ne change rien au fait : être abruti, c’est déjà jouer une comédie. Cette inconscience criminelle est une horreur. Et tous ces effarouchés, simulateurs ou non, sont finalement de mauvais acteurs et ne valent pas grand-chose.

Les politiques libérales et de profits extrêmes ont toujours mené aux mêmes impasses, rien de nouveau à cela. Les pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Afrique, connaissent cela depuis de longues années.

Est-il utile de rappeler les millions et les millions de morts causés par les sécheresses qui ont traversé le XIXème siècle ?

Lors des grandes famines qui ont ‘jalonnées’ le sous-continent indien pendant ce siècle, l’Empire Britannique, avide des céréales indiennes, s’est opposé, à ce que les provinces indemnes de disettes nourrissent d’autres touchées par la famine. Ce n’est plus un secret d’état. Et pendant que les morts se comptaient par centaines de milliers, la métropole se gavait pour pas cher.

Plus près de chez nous, la grande famine irlandaise du milieu de ce même siècle, n’a pas seulement été causée par l’apparition d’un champignon parasite, le mildiou, qui a dévasté les cultures locales de pommes de terre. Mais aussi et peut-être surtout par cet arrogant Empire Britannique, qui a contraint sa colonie de continuer à exporter des vivres. Dans les régions de l’île où des familles entières mouraient de faim, des convois de nourriture escortés par l’armée partaient vers l’Angleterre.

Aucun scoop dans tout cela.

Et pourtant…

Les institutions financières internationales, bras armé de l’occident, imposent depuis des décennies les mêmes horreurs aux Etats pauvres de la planète. Et n’ont rien voulu apprendre. La plupart des pays africains croulent sous des politiques de privatisation et de remboursement de dettes qui ne mènent nulle part, si ce n’est à l’enrichissement de quelques grandes multinationales et à soutenir le mode de vie et de consommation occidental et sa satanée croissance.

Aujourd’hui, même le FMI reconnait que ses Plans d’Ajustement Structurel sont néfastes, et que finalement ils n’ont peut-être fait qu’empirer les choses [1]. Devant l’ampleur du désastre actuel, il reconnait ses erreurs du bout des lèvres. Mais dès que les médias seront lassés de parler des pauvres ou obligés de changer de sujet pour passer à un autre problème, plus joyeux et si possible plus éloigné, ce même FMI retournera à ses vieux démons libéraux. Strauss-Kahn, l’actuel « patron » de cette institution, ne jouera plus l’oiseau de mauvais augure : il retrouvera le débit lénifiant d’un professeur bien trop sûr de lui-même. Que voulez-vous, on n’arrête ni le progrès, ni le marché ? Elles sont sauvages ces bêtes-là.

Bizarrement d’ailleurs, l’Inde qui a refusé depuis de nombreuses années de suivre les directives de ces institutions financières internationales, ne connait pas de problèmes de famine actuellement. Sans doute est-elle immunisée et qu’elle a eu la sagesse d’utiliser des OGM, ironiseront certains… Car bien entendu les OGM, les biocarburants, n’ont rien à voir avec ces souffrances, bien au contraire.

Quelle est la raison de tant d’idioties ? Elle est belle, notre grande civilisation, vraiment elle est plus belle que jamais. Il est préférable après tout de parler des FARC, du Tibet, de la Chine et des Jeux Olympiques. C’est moins fâcheux, c’est certain.

Chantage ou fatalité, les populations pauvres « revivent » toujours les mêmes malheurs, dont les famines n’en sont que des révélateurs, à intervalle de temps régulier. La loi du marché et de ses cycles, nous expliquent nos grands argentiers. Sans doute est-ce un mal nécessaire pour que des richesses s’accumulent et paraissent plus séduisantes. Et ainsi que d’autres Ponant puissent se pavaner sous le regard de la misère du monde, sans se poser de question. Sans doute…

Est-ce un hasard d’ailleurs si le premier pays à avoir reçu de l’ONU une aide financière est Haïti ? Les Etats-Unis craindraient-ils une horde d’affamés trop près de ses riches frontières ?

Depuis des siècles, le mode de vie occidental basé sur la croissance et l’objet, tourne en rond sur la même idée fixe, obtenir toujours plus, et sur le même critère , la satisfaction immédiate. Au détriment des trois-quarts des habitants de la planète. Il est donc préférable de regarder ailleurs : en Chine, en Russie, en Colombie, mais ailleurs.

La mondialisation en étendant les marchés et la finance, a aussi propagé ses effets destructeurs. Pour une fois la cacophonie des médias sera peut-être inutile. Nos beaux dirigeants feraient bien de se mettre sur leurs gardes : L’histoire qu’ils se plaisent à oublier, ne se répètent pas toujours.

Finalement, Thomas Malthus, pasteur anglican et économiste britannique du début du XIXème siècle, semble aujourd’hui bien en-dessous de la réalité : il pensait que les pauvres étaient responsables de leur état, et que toute action en leur faveur était inutile et contraire à leurs intérêts. Il justifiait par là l’égoïsme d’une minorité de riches. N’avait-il voulu voir, en tant que « religieux », qu’une partie de la réalité ? Et que toute action en défaveur des pauvres est tellement avantageuse pour cette même minorité de possédants ?

SylvainD.

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[1] Voir un autre article : La leçon de Lilongwe

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