What ?

La gourmandise et l’inexpérience m’avait rendu minable au-delà de tout. Je venais de passer une nuit éprouvante et sans sommeil. Le safari matinal se ferait sans moi. Je préférais rester allonger encore quelques heures, avant le retour (quotidien) de la chaleur.

Alors que j’écoutais patiemment les gargouillements de mon ventre, qui se faisaient de plus en plus faibles, un des employés kenyans de la réserve vint me proposer de l’accompagner pour visiter une forêt toute proche, de l’autre coté de la frontière, à moins de cent kilomètres de là. Il s’agissait de la forêt de Mabira, en Ouganda. Si je n’avais pas accepté de le suivre, je n’aurais peut-être plus jamais eu l’occasion de voir cette forêt. L’industrie de l’huile de palme et des biocarburants a besoin d’espace pour se développer, et quelques arbres en plus ou en moins, ne fait pas partie de leurs préoccupations.

Une heure et demie plus tard, nous apercevions la forêt. Une longue piste sableuse pénétrait dans son flanc Est, et se faufilait au travers d’arbres tous plus beaux et majestueux les uns que les autres. Je tournais la tête dans tous les sens. Ils étaient d’espèces inconnues pour moi, et je voulais tout savoir sur eux. Mon chauffeur répondait calmement à certaines de mes questions, sans application toutefois. Il cherchait la petite maison, où l’attendait son collègue ougandais, et cela le préoccupait. Quand elle apparut enfin, un sourire illumina son visage. Il me dit alors : « what are you talking about ? », l’air un peu agacé…

Le reste de la journée, je me contentai de l’écouter parler avec son homologue ougandais. Ils eurent beaucoup de choses à se dire. Je n’en compris pas la moitié, mais l’essentiel pour moi fut le privilège de pouvoir me promener dans ce sanctuaire, sans être suivi par une procession de touristes agités et curieux.

A quelques années de distance, la forêt de Mabira se rappelle à mon souvenir, et me donne le prétexte pour évoquer un sujet affligeant. L’entreprise ougandaise Scoul Sugar, convoite près d’un tiers de la superficie du site, afin d’y cultiver la cane à sucre. Au préalable, elle aura pris soin de raser autant d’arbres que possible. La cane à sucre a besoin d’espace. Elle devient une denrée précieuse : le monde a besoin de biocarburants.

Le président Ougandais Yoweri Museveni, qui doit donner l’autorisation, n’y voit aucun mal. « Cela aidera mon pays à se développer » répète-t-il « il est bien plus facile de planter une forêt que de construire une industrie ». C’est un argument comme un autre. Mais un calcul de courte vue, sans doute. Il est clair que la biodiversité que représente cette forêt de trente milles hectares ne sert pas seulement à faire jolie dans le paysage. Et sa disparition aura fatalement des conséquences.

Les trois millions de Bagosa qui vivent à proximité n’ont pas besoin d’explication : L’essentiel de leurs ressources vient de l’écosystème de cette forêt, et ils pourraient enfin éprouver une maladie, jusqu’alors inconnue pour eux, le paludisme. Sous ces latitudes, l’élévation des températures, même faibles, due au déboisement à grande échelle, lui offre des conditions idéales de propagation. Cette infection qui tue près de deux millions d’habitants sur le continent africain chaque année, n’a vraiment pas besoin de coup de pouce de l’homme.

La course au biocarburant est décidément un fléau, programmé par une industrie indifférente aux dégâts qu’elle occasionne. Et ce qui se joue en Ouganda n’en est pour l’instant qu’un échantillon très limité.

En Indonésie par exemple, c’est une calamité. Si aujourd’hui, ce pays est le plus gros émetteur de dioxyde de carbone au monde, il le doit presqu’uniquement à cette nouvelle phobie pour les biocarburants. Ses forêts brûlées et rasées en masse , en ont fait le premier pollueur de la planète devant les Etats-Unis. Pour un carburant qui se veut « bio », cela commence mal.

Et cela sans compter que la concurrence entre les cultures destinées à la production de ce carburant, et celles destinées à l’alimentation, provoque déjà des désastres alimentaires. Le réservoir de nos voitures vaut bien tout ce gâchis . Non ?

….

Heureusement, tout n’est pas toujours aussi sinistre : Le président ougandais a changé finalement d’idée : Plus de concession pour la Scoul Sugar, pas de biocarburants à Mabira. Je me suis affolé un peu vite. La forêt reste (pour l’heure) le sanctuaire qu’il est depuis toujours. L’article qui relate ce revirement, n’en donne pas les raisons. Cette renonciation sera-t-elle plus qu’un sursis ? On peut en douter : les grandes entreprises agroalimentaires qui ont parié sur l’aubaine des biocarburants, ne lâcheront pas si facilement la poule aux œufs d’or, quand bien même elle ressemblerait à un monstre. En dernière instance, seuls les intérêts financiers et les retours sur investissement seront considérés, et la vie de millions de miséreux n’aura pas plus d’influence sur leurs décisions que l’extinction d’espèces végétales ou animales. Quoique, rien n’est moins certain. De toute façon c’est le progrès, on ne peut l’arrêter.

J’entends encore mon guide kenyan, que j’agaçais avec mes questions : « What are you talking about ? ».

Je me le demande, vraiment, je me le demande.

SylvainD.

 

Forêt ougandaise - IRIN
Forêt ougandaise - IRIN
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