Souleymane

Touareg au Mali

La réunion s’éternisait. A défaut de rafraîchir l’air moîte et oppressant de cette région lybienne aux confins du Sahara, les immenses brasseurs du plafond ronronnaient en cadence.

Les négociations étaient un échec, plus personne ici n’en doutait, et les ronflements rythmés au-dessus de nos têtes, comblaient des silences de plus en plus fréquents. La berceuse rudimentaire des ventilateurs était bien rassurante. Les soupirs devenaient moins audibles, moins pesants.

En ce début d’après-midi, les discussions venaient de reprendre, et la digestion aidant, les silences se prolongaient. Un seul des participants, comme toujours, était insensible aux contrariétés politiques et physiologiques : C’était le porte-parole de l’opposition au pouvoir central, et il était vaillant comme jamais.

Du haut de ses deux mètres, cet homme jeune, au corps que l’on devinait fin dans son ample djellaba, toisait toute la salle. Sa foi révolutionnaire le transcendait. Tout un peuple était derrière lui, un peuple de miséreux certes, mais un peuple quand même. Il était le dernier espoir des habitants du Darfour. On l’appelait Souleymane, et personne ne savait vraiment qui il était, d’où il venait.

Il fallait voir et entendre ce grand gaillard. Bien loin des accents de l’arabe soudanais, que les représentants du pouvoir central, avaient du mal à cacher, et qui était pour eux la marque d’un provincialisme honteux, il parlait un arabe classique parfait. Bien sûr, il avait conscience de l’avantage que lui conférait cette éloquence, et il en usait. Mais qu’importe, ses paroles nous berçaient et nous donnaient à peu de frais, des raisons d’espérer. Il parlait, il parlait, et le bonheur de l’écouter, nous faisait regretter par avance la fin de son discours. Cette fin nous la déplorions également pour une autre raison. Un étrange rituel la ponctuait : Souleymane saississait le médaillon qui pendait au bout d’une grosse chaîne en or autour de son cou, et instantanément une transformation s’opérait : Son visage se figeait, ses yeux s’agrandissaient, s’arrondissaient, comme s’ils voulaient s’extraire de leurs orbites. Des yeux soudain sans expression, mais démesurés. Ses derniers mots étaient toujours les mêmes : « Mon Amour, la Patrie ou la Mort, Nous Vaincrons », et il serrait plus que jamais ce médaillon au pouvoir surprenant. Chacun autour de la table retenait son souffle.

Au bout de quelques secondes, il s’asseyait, le regard absent et à présent normal. Le ronflement apaisant des brasseurs, nous ramenait sur terre.

Demain les pourparlers de paix devaient se terminer, et les derniers espoirs de réussite, s’étaient définitivement envolés. Nous nous réunissions pour la forme. Un silence pesant remplissait chaque scéance de travail, chaque instant. Nous comprenions de moins en moins, la fougue constante de Souleymane. Ses discours le transcendait toujours autant, mais pour nous, le charme était rompu. Nous feignions d’y croire, pourtant ce n’était vraiment plus la peine : Les représentants du pouvoir central de Karthoum exultaient, ils avaient obtenu le statut-quo, ils pourraient continuer leurs exactions, sans trop se cacher. Cela était insupportable.

Souleymane était dans une autre dimension, c’est peut-être ce qui lui permettait de surmonter l’horreur que cet échec signifiait : La souffrance et la misère continues de son peuple.

Son discours se terminait et nous attendions tous l’étrange rituel. Au moment de terminer sa phrase « Mon Amour, la Patrie ou la Mort, Nous Vaincrons », il saisit violemment son médaillon. La grosse chaîne en or ne résista pas et le bras tendu vers le ciel, Souleymane agita entre deux de ses longs doigts, ce talisman tant vénéré. Il le redescendit à la hauteur de son visage et avec d’infinies précautions, l’ouvrit. Les participants autour de lui, dont je faisais parti, purent, fugitivement, voir l’image au creux du médaillon : Il s’agissait d’une paire d’yeux, aussi étranges et demesurés que les siens à la fin de ses discours. Avant d’avoir eu le temps d’essayer de comprendre le choix curieux de cette illustration, le sol disparu sous nos pieds, et une explosion mit fin à tous les débats.

————————–

6 mois plus tard, je me trouvais dans une maison de convalescence, à Nalut, une petite ville au cœur de la Libye, au porte du Grand désert. J’étais encore bien mal en point, et je me demandais chaque jour pourquoi et comment j’avais survécu à cette explosion. Pourquoi moi, seulement moi ? Je suis certain que Dieu n’avait rien à voir avec cette histoire, et je supportais de moins en moins les infirmières qui me l’affirmaient dès qu’elles en avaient l’occasion. Je n’avais pas la force de les contredire.

Malgré tout, elles avaient eu la gentillesse de déplacer mon lit près de la fenêtre, et la tête calée dans un gros oreiller, je pouvais contempler les dunes du Sahara. Spectacle reposant et ô combien rassurant. Il me tranquillisait comme le ronronnement des immenses brasseurs avaient su le faire dans d’autres circonstances, désormais tragiques.

Quelques chameaux se reposaient tout près du batiment. L’un deux m’avaient remarqué, et me dévisageait de ses gros yeux globuleux. Je connaissais ce regard, et lui aussi semblait me connaître. Je n’avais jamais eu de chameau de ma vie, pourtant je n’étais pas étonné. Ces yeux, les yeux du chameaux, je les avais souvent vu sur un visage que je n’oublierais désormais jamais, et aussi au creux d’un médaillon, qui aurait dû être la dernière image de mon existence, si Dieu, ou je ne sais qui, n’en avait pas décidé autrement.

SylvainD.

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