Caoutchouc amer

« La conquête de la terre, qui signifie principalement la prendre à des hommes d’une autre couleur que nous, ou dont le nez est un peu plus plat, n’est pas une jolie chose quand on la regarde de trop près. » Qui n’a jamais entendu ces mots extraits du roman de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres » ?

La phrase qui suit immédiatement, est un peu moins connue, ou un peu trop. Elle revendique une idée, une seule, qui justifierait ces aventures coloniales. Les puissances européennes ont choisi de l’appeler « Civilisation ».
Lorsqu’en 1899, Joseph Conrad publie ce roman, témoignage vécu des brutalités faites aux congolais, des voix commencent à s’élever contre les horreurs de la colonisation belge.
Quelques années plus tôt, le roi des belges, Léopold II, avait fait main basse, à titre personnel, sur un immense pays, d’une superficie égale à quatre-vingt fois celle de la Belgique. Ses frontières venaient d’être tracées officiellement à Berlin (1885), et cette nouvelle possession royale n’avait naturellement pas de nom. Il l’avait alors baptisée « Etat Indépendant du Congo ».
Aucune ironie dans cette appellation, car c’était le commerce qu’il voulait qualifier d’Indépendant, et rien d’autre. Mais même cette promesse de libre-échange, il ne l’a pas tenue, et pendant près d’un quart de siècle, il a veillé jalousement sur sa part de gâteau africain.
Léopold s’était donné beaucoup de mal pour revendiquer et gagner à sa cause les puissances européennes de l’époque, et sans le « courage » d’un explorateur respecté, il ne serait peut-être jamais arrivé à ses fins ?

Henry Morton Stanley, qui était alors estimé en Europe et aux Etats-Unis, pour avoir retrouvé le docteur David Livingstone, se mit au service de Léopold. Il quadrilla en quelques années un territoire aux frontières inexistantes, et rapporta au roi des belges près de quatre cents traités conclus avec des chefs locaux qui, ne sachant pas lire (ou pas entre les lignes), crurent signer de simples accords commerciaux. Quelques mètres de tissus soyeux et autres quincailleries brillantes convainquirent les plus récalcitrants. Leurs terres ne leur appartenaient plus. Aux yeux du droit européen, ils n’étaient plus que des locataires.
Finalement, les chefs d’états occidentaux réunis autour de Bismarck lors de la conférence de Berlin en 1884-1885, acceptèrent le contrôle et la domination de Léopold sur le territoire tracé par Stanley. Léopold avait sa colonie d’outre-mer, et elle allait devoir être rentable, mais, comme écrit Conrad, ce ne fut pas « une jolie chose quand on la regarde de trop près ».

Pour la fortune de Léopold, le commerce du caoutchouc était en plein essor, les bicyclettes comme les premières voitures faisaient des ravages en Europe. Et le Congo regorgeait d’Hévéas. Pour recueillir sa sève, des millions de congolais travailleront comme des esclaves, et seront tués lorsque la récolte sera insuffisante. Certains calculs concluront à dix millions de morts lors des trente premières années de colonisation léopoldienne, puis belge. Mais peu importe le chiffre exact. Les européens qui en seront témoins, comme Conrad, auront souvent des difficultés à en décrire les horreurs : Meurtres et mutilations furent le salaire des congolais qui eurent le tord d’habiter dans les régions d’exploitation.
Critiqué dans son propre pays, Léopold dut se résoudre à transmettre sa colonie au gouvernement belge. Changement de pure forme, qui rassura pourtant l’opinion occidentale. Le monstre Léopold II était hors d’état de nuire, et le premier groupe de pression humanitaire et défenseur de l’Afrique, emmené par le journaliste et écrivain britannique, Edmond Dene Morel, tenait sa victoire.
Un an plus tard, en 1909, Léopold mourrait. Son cortège funèbre traversa Bruxelles sous les huées. Léopold était un homme haï à ce moment-là. Peu s’en souviennent aujourd’hui. L’histoire officielle belge a fait son travail : Elle ne parle plus que d’un grand roi, qui a contribué à unifier, en l’enrichissant au-delà de toutes espérances, ce petit pays, qui n’avait, au moment où Léopold s’empara du Congo, qu’un demi-siècle d’existence.
Par la suite, l’état belge administra peut-être de manière moins brutale sa nouvelle possession africaine. Elle lui donna surtout un nouveau nom, le Congo Belge.

Le 30 juin 1960, jour de l’indépendance de la république congolaise, Patrice Lumumba, tout nouveau premier ministre, dans un discours courageux et qui signera son arrêt de mort, rappela au roi Baudouin 1er, petit-fils de Léopold II, l’histoire de cette barbarie coloniale. L’Occident, derrière la Belgique, ne lui pardonnera pas. Rien n’avait changé.

Si aujourd’hui en 2007, la belle unité de la Belgique, que Léopold II s’était acharné de renforcer, s’écaille quelque peu, en opposant wallons et flamands dans un communautarisme parfois un peu primaire, cela n’aura à coup sûr, jamais rien à voir avec l’ethnisme sauvage de nos chers africains. N’est-ce pas ?

Où en est le Congo dans tout cela ? Ce pays, qui a traversé des épreuves effroyables depuis le début de la colonisation, puis depuis son indépendance, n’en finit pas de se mutiler, aidé dans sa triste obsession par de nombreux Etats, africains ou non. La brutalité extrême de son histoire actuelle n’est certainement que le souvenir charnelle d’un passé douloureux et violent. Cet héritage empoisonné marquera-t-il encore pour longtemps ce pays ?

De nos jours, si l’hévéa est passé de mode, d’autres richesses attisent les convoitises. Le sous-sol de la désormais République Démocratique du Congo, a révélé qu’il avait bien d’autre ressources : Diamants, ors, et autres minerais précieux, en sortent comme d’une caverne d’Ali Baba. L’un des plus recherchés actuellement et le moins connu : Le Coltan. On en extrait un autre métal, le tantale, qui entre dans la fabrication des puces de téléphones, des portables, des condensateurs… Son prix a augmenté de 2000 % en 50 ans. Comme pour la demande d’hévéa pour les pneus de nos deux et quatre roues il y a plus de cent ans, celle de ce métal radioactif n’est pas près de diminuée.
Que peut-on faire contre un marché, qui se donne un malin plaisir à détruire tout ce qu’il touche, du moins dans ce pays ? Rien ou presque : Il se régule seul et n’obéit à aucune loi, nous apprennent nos experts financiers. Il n’y a qu’à attendre… Tristes perspectives pour la RDC

La suite des souvenirs de Conrad, que j’évoquais au début de ce texte, est : « Ce qui la rachète (cette conquête) n’est que l’idée. Une idée qui la soutienne ; pas un prétexte sentimental, mais une idée ; et une foi désintéressée en cette idée – quelque chose à ériger, devant quoi s’incliner, à quoi offrir un sacrifice ». La Belgique de Léopold II a porté cette idée de « Mission civilisatrice » jusqu’au sacrifice de ceux qu’elles prétendaient éduquer et extraire des ténèbres du passé. La réécriture de l’histoire et l’affirmation des bienfaits de la colonisation, ne sont finalement rien de plus que cette idée chère à Conrad.
Bien avant lui, d’autres occidentaux avaient remonté le fleuve Congo, et leurs visions, qu’ils avaient bien voulues consigner dans des cahiers, ne ressemblaient pas à celles de Conrad. Elles étaient bien moins ténébreuses.

Au début des années 1480, Diego Cão, navigateur portugais, en abordant l’embouchure du fleuve, découvre un royaume apparemment bien structuré : Le Royaume du Congo. Qui s’étend alors du Sud de l’équateur, où se trouve aujourd’hui le Gabon, jusqu’à l’Angola actuelle. Lui et ses hommes produisent un effet quasi-magique sur les habitants : Leur peau est blanche. Dans les croyances locales, cette peau blanche est celle des défunts, de leurs défunts.

Des défunts bien ingrats pour leur descendance, finalement.

Je terminerai par une autre version de cette 1ère rencontre portugaise, rapportée cette fois par des congolais :
« Nos pères vivaient tranquillement dans la plaine de Lualaba. Ils avaient des vaches et des cultures. Ils avaient des marais de sel et des bananiers.
Tout à coup ils virent surgir sur la grande mer un grand bateau. Il avait des ailes toutes blanches, étincelantes comme des couteaux. Des hommes blancs sortirent de l’eau et dirent des paroles qu’on ne comprenait pas.
Nos ancêtres prirent peur, ils dirent que c’étaient des Vumbis, des esprits revenants.
On les repoussa à la mer par des volées de flèches. Mais les Vumbis crachèrent du feu avec un bruit de tonnerre. Beaucoup d’hommes furent tués, nos ancêtres s’enfuirent.
Les notables et les devins dirent que ces Vumbis étaient les anciens possesseurs de la terre. Nos pères se retirèrent, craignant le retour du bateau.
Il revint. Les hommes blancs demandaient des poules et des œufs. Ils donnaient des tissus et des perles.
De ce temps-là à nos jours, les Blancs ne nous apportèrent plus rien, sinon des guerres et des misères, le maïs, le manioc et la manière de les cultiver. »

Triste gâchis que tout cela.
D’autant plus triste, que des citoyens occidentaux, à la suite de leurs Etats, ou l’inverse, je ne sais plus, nient avec une constance ridicule ce passé de sauvages. Cette semaine, à la suite d’un article d’un grand quotidien français, un commentaire prônait avec une arrogance de coq, un négationnisme colonial digne de la fin du XIXème siècle. Dans les années 1870, Paul Leroy-Beaulieu, propagandiste de génie en faveur des colonies, ou l’archevêque d’Alger et fondateur de pères blancs, Mgr Lavigerie, n’auraient pas écrit différemment cette annotation. J’ai osé le faire remarquer et m’en étonner. Des deux commentaires, vous devinez bien sûr, lequel est resté publié…

SylvainD.

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