Mouammar, Blaise et les chameaux

Mouammar Kadhafi, Ricardo Stuckert/PR

Des amies m’avaient entraîné devant le nouvel édifice. Je leur avais répété mille fois, que cela ne m’intéressait pas, elles souhaitaient plus que tout me montrer ce qui ce faisait de mieux dans leur ville. La capitale du Burkina Faso allait bientôt inaugurer un palais présidentiel magistral. Kadhafi avait mis la main à la patte et sans doute en souvenirs des coups tordus passés et à venir, faits ou à faire avec son ami Blaise Compaoré, il lui offrait ce petit bijoux.

Mouammar Kadhafi, Ricardo Stuckert/PR

En fait de petit bijoux je me retrouvais devant un palais des milles et une nuits. Nous étions dans le nouveau quartier résidentiel de Ouagadougou, qui portait le doux nom de Ouaga 2000, et rien n’était laissé au hasard. Pour compléter la carte postale de ce château oriental des chameaux se promenaient dans les jardins royaux. Je croyais voir un mirage. Et même une oasis : Les chameaux tournaient nonchalamment autour d’un grand bassin au centre duquel jaillissait un beau et grand jet d’eau.

Pourtant il m’était arrivé de passer plusieurs fois devant l’ancien palais présidentiel, qu’occupait encore le chef de l’état burkinabé, et il brillait encore comme un sou neuf.

En nous approchant de ce palais de marbre, nous tombâmes nez à nez avec deux militaires, lourdement armés, qui voulaient savoir ce que nous cherchions. Leur question était évidemment ridicule, le bâtiment étant construit au beau milieu d’un immense terrain vague et, à l’époque tout du moins, il était bien seul. J’avais bien envie de plaisanter avec eux mais sans doute par manque d’à propos je n’en fis rien. Au grand soulagement des amies qui m’accompagnaient d’ailleurs. Et je risquais seulement un timide « ils sont à qui, les chameaux ? ». Ils ne prirent pas la peine de me répondre. La discussion était close.

Nous restâmes quand même quelques longues secondes encore à admirer le beau château et ses hôtes ruminants de la première heure. Le regard des deux militaires, assis à quelques mètres nous disaient clairement que la visite était finie et que nous devions prendre le large. Ce que nous fîmes.

Ce cadeau de Kadhafi me laissait perplexe. J’apprenais alors de la bouche de mes amies, que tout le quartier, le grand boulevard, là où nous marchions, l’hôtel Libya-Sofitel, juste en face, étaient financés par le président libyen. Connaissant un peu l’histoire de ce colonel va-t-en guerre, cet élan de générosité, ne pouvait que donner un grand coup dans mon imagination. En cette fin d’année 2005, les troubles en Côte d’Ivoire étaient loin d’être résolus, et personne n’ignorait ici, que le quartier de Ouaga 2000 abritait les résidences des rebelles ivoiriens les plus en vue. Kadhafi jouerait-il le même rôle trouble et entre autre de fournisseurs d’armes qu’il avait joué lors des crises libériennes et sierra-léonaises, pour ne parler que de cette région du continent ? [1] De toute façon, c’était l’heure d’aller chercher la petite à l’école et mes amies me sortaient subitement de mes divagations. Je n’aurais pas de réponse.

….

En lisant le discours prononcé par le Guide Libyen, le 28 juin dernier à Abidjan [2], mes soupçons sont levés. Mouammar est devenu un panafricaniste convaincu et ne travaille que pour le bien de l’Afrique… Et oui, il le dit.
Depuis quelques mois, il fait le tour des capitales de la région pour convaincre ses dirigeants de la justesse de son analyse : Créer une grande Afrique sans frontière avec une monnaie unique et une armée commune de deux millions de militaires. Etant donné que la faiblesse actuelle du continent trouve certaines de ses sources dans une division artificielle du continen, le discours de Kadhafi n’a rien de complètement farfelu. D’autres avant lui y ont laissé quelques plumes. Sauf que, sauf que, venant de ce personnage, on peut se poser des questions.

Depuis son arrivée au pouvoir, en septembre 1969, le leader révolutionnaire s’est bien dépensé : soutien au Front Moro de Libération (Philippines), soutien au Sinn Fein (Irlande)… Ces combats pouvaient être sincères et justes, mais lorsque la fougue révolutionnaire du leader libyen va revenir dans sa région africaine, cela va se gâter. En 1970, il est aux côtés du Frolinat (Tchad) qui combat le président de l’époque (Tombalbaye). Le naturel va alors ressurgir : A l’époque au moins, Kadhafi est un panarabiste convaincu, partisan de la suprématie culturelle arabe en Afrique. Et Tombalbaye est un Noir africain chrétien…

Puis en 1972, il créa une légion islamique (Faïlaka al’Islamiyya), qui avait pour but de rapprocher les nations arabes entre elles. Et si possible près de lui. Ses motivations au Tchad (contre Tombalbaye… pour et contre Hissène Habré… pour et contre Idriss Déby), comme dans la province du Darfour (Soudan), n’ont rien de panafricaines.

Certes, il n’est plus le fougueux révolutionnaire de la Grande Jamahiriya arabe (nom de la Libye, et du prolongement territoriale d’elle-même -vers le Tchad), les années lui ont montré un monde moins étriqué. Mais aurait-il tout oublié ?… Je rappellerais ce petit conseil africain, souvent prononcé en son honneur :

Si celui qui est accusé de mauvaise haleine vous suggère de ne pas vous laver la bouche le matin, réfléchissez bien avant de suivre ses conseils.

Dernières informations de circonstance :
Faute d’avoir convaincu nombre de ses partenaires africains, Kadhafi a réussi à persuader la communauté internationale de sa bonne foi :
– Son pays vient d’être élu pour occuper un siège non-permanent au Conseil de sécurité,
– La présidence française va le recevoir dans quelques semaines à Paris,
– Et cerise sur le gâteau, des pourparlers de paix pour le Darfour se tiennent actuellement en Libye : ironie du sort pour les habitants de l’Ouest Soudanais, qui endurent depuis plusieurs décennies, les manipulations impérialistes de ce grand leader … J’ai osé en faire le commentaire à la suite d’un article paru sur le média internet RUE89 . Personne n’a compris ou n’a voulu comprendre, tous les autres « commentateurs » sont restés dans l’opposition ‘Occident contre Afrique’, ‘bonne ou mauvaise démocratie occidentale contre bonne ou mauvaise démocratie africaine’… Eternel réconfort sans doute : tourner en rond sur les mêmes idées simplistes. Comment sortir de ces clichés ?

SylvainD.

 

Article également publié sur GLOBONAUTES.

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1.Kadhafi travaillait alors sans doute main dans la main avec Compaoré. Le Burkina Faso n’était-il pas devenu à cette époque, un exportateur important de diamants… alors que le pays n’avait aucune mine déclarée de ce minéral !

2. «…44 délégations des forces vives étaient récemment à Tripoli pour discuter de l’avenir de l’Afrique. Elles ont fait une déclaration… A Bamako, à Conakry et en Sierra Leone, les forces vives ont fait la même déclaration. La déclaration va être lue à Accra. Elle appelle vivement à mettre en place un gouvernement d’union. Nous devons faire entendre notre voix aux congressistes à Accra….Depuis la création de l’OUA, il y a 44 ans, rien n’a changé dans la situation de l’Afrique. La situation s’est de plus en plus empirée… Ils nous ont traités comme des animaux. Ils nous ont réduits en esclaves et nous ont transportés vers l’Europe, l’Amérique… Grâce à la force de nos ancêtres, ils ont construit leurs villes et leurs réseaux routiers. Après cette phase de traitement inhumain, ils ont continué à nous traiter comme des esclaves. Après, ils nous ont colonisés et se sont officiellement emparés de nos territoires. Ils ont considéré l’Afrique comme un no man’s land, c’est-à-dire, un territoire sans propriétaire… Les Africains étaient sans résistance parce que, à l’époque, les Africains étaient ignorants, n’avaient pas d’armes, n’étaient pas formés militairement et politiquement. Alors que les Blancs l’étaient. Mais, il y aura des mouvements de libération en Afrique qui vont marquer le début de la résistance. Ils n’avaient pas d’autre choix que de déguerpir. Grâce à la résistance, nous avons fait la preuve que l’Afrique n’était pas leur propriété. Mais qu’elle est celle des Africains… Kwamé N’krumah avait porté l’étendard de cette résistance… Mais les Blancs ont réussi à installer leurs agents au pouvoir qui travaillent pour eux et à renverser nos leaders, les résistants… L’appel (pour la création des Etats-Unis d’Afrique) a été entendu. On a créé l’Organisation de l’unité africaine (OUA), alors que nous ne sommes pas véritablement unis…Les guerres tribales, ethniques et frontalières sont le souhait des déstabilisateurs de l’Afrique. Ils ont provoqué la guerre civile au Congo et ont pillé ses richesses…Ils pillaient nos matières premières pour les envoyer chez eux et les transformer… Le pillage de l’Afrique continue de plus belle jusqu’à présent. Ils sont contents de cette situation de l’Afrique…Le colon encourage les guerres tribales, ethniques et frontalières et profite à travers ses compagnies pour piller les ressources. (…) Nous devons décider qu’un Africain ne verse plus le sang d’un autre Africain…Nous les Africains, nous sommes les seuls sur la planète qui sommes unis. Ils ont décidé que nous soyons leurs esclaves. Pourquoi pas le contraire ? Pourquoi les Blancs ne deviendront-ils pas les esclaves des Noirs?…

Pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, c’est un pays riche et important pour l’Afrique. On compte beaucoup sur elle en Afrique de l’Ouest. Ils ont décidé de saborder ce pays. Jamais, ils n’y parviendront. Comment nous les fils de la Côte d’Ivoire jouons le jeu ? Comment pouvons-nous détruire notre propre pays ? Que l’Afrique s’interdise toute guerre civile, ethnique, tribale, frontière…Plus d’immigration en Europe. La jeunesse africaine meurt dans la Méditerranée, alors qu’elle laisse derrière elle le paradis ? Nous devons vivre et mourir en Afrique. Plus d’immigration vers l’Europe. Notre mère patrie qui doit nous nourrir. L’Afrique est riche. Ce sont eux les pauvres qui ont besoin de nous. Ils ont conquis l’Afrique parce qu’ils ont besoin de ses ressources… ces ressources sont susceptibles de rendre l’Afrique plus puissante que l’Europe et les Etats-Unis. Nous sommes les ennemis de nos ennemis et les amis de nos amis. La main qui complote contre nous sera coupée….Une seule grande Afrique, une seule armée pour défendre l’Afrique avec 2 millions de soldats. Une seule monnaie, un seul passeport… faire entendre cette voix. Depuis 44 ans, on n’entend que la voix des chefs d’Etat qui se réunissent à huis clos… les chefs d’Etat n’ont pas d’autre choix que d’écouter la voix du peuple et de la mettre à exécution pour une paix. Saluez les efforts du frère révolutionnaire Laurent Gbagbo. Vive l’Afrique libre!

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