Sentinelle que dis-tu ?

Quelques heures nous avaient suffit pour rejoindre Lomé depuis Cotonou.
La nuit tombait déjà sur la capitale togolaise, lorsque je la découvris pour la première fois. La voiture freina un peu son allure : les rues de la ville étaient encore bien animées. Les taxi-motos, qu’on appelle les Zémidjan, moins nombreux peut-être qu’à Cotonou, nous doublaient des deux cotés, par grappes compactes.

Le conducteur de notre véhicule, un cousin des béninois et béninoises qui m’accompagnaient dans cette petite ballade, connaissait la ville comme sa poche. Il faisait constamment des va-et-vient entre les diverses capitales de la sous-région pour le pouvoir béninois d’alors. Travaillait-il pour le renseignement du président Kérékou, comme on me l’avait laissé entendre ? La réponse ne tarda pas à arriver.

En attendant que le vulcanisateur, répare le pneu qui avait abdiqué, sous l’effet des nids de poule et de la vitesse, quelques kilomètres après la frontière togolaise, le cousin passait des coups de fils, et parlait à tue-tête en faisant les cents pas. Petite aparté pour ceux qui ne connaissent pas ou pas trop l’Afrique : « vulcanisateur » et « faire les cents pas », sont des termes qui reviennent souvent dans la vie et dans les discussions ici. Vulcanisateur, ou réparateur de pneus et en même temps vendeur de pneus d’occasion, est bien sûr, un petit métier très fréquent, on devine facilement pourquoi : mauvais état des routes, et manque de moyen financier. Faire les cents pas, est employé pour toute promenade pédestre, à l’exclusion de toute autre expression.

Revenons au cousin. Il avait terminé sa conversation téléphonique et nous promettait l’arrivée incessante d’un ami à lui, ministre togolais du gouvernement de Gnassingbé Eyadéma. Le vulcanisateur allait voir du beau monde. Effectivement au bout de quelques minutes, une grosse Mercedes grise se gara devant nous, et un fringuant jeune homme en sorti. Je croyais voir là le chauffeur et non le ministre, mais je me trompais. Il était grand et bien baraqué et tomba dans les bras du cousin.

Nous faisions l’animation du carrefour : Un blanc et un ministre en même temps, quelle soirée. Je fus présenté comme un grand ami de l’Afrique, le ministre était content. En avant la propagande. Cette dernière remarque n’est pas faite sans raison : le pouvoir en place, même s’il passait pour démocratique pour son alter-ego français, était une sacrée dictature. Ce ministre, un peu jeune tout de même, en nous invitant au restaurant et en nous prêtant pour les jours suivants, une de ses maisons, semblait mélanger l’hospitalité et le sérieux de sa fonction. Au cours du repas, il ne pu se retenir de faire l’éloge de son grand pays, riche et libre. Le peu que j’avais remarqué de Lomé jusqu’à présent, ne ressemblait pas vraiment à son discours, mais il n’entendit aucune de mes remarques. Je n’insistais pas trop, à quoi bon faire le malin, et mettre dans l’embarras mes amis béninois. Tout cela semblait un jeu pour ce jeune haut-représentant de l’état. C’était pitoyable, mais c’était ainsi. Il nous quitta d’ailleurs avant la fin du repas pour un rendez-vous urgent, et confia au cousin, les clefs de la maison. Nous ne le revîmes plus, ni ce soir-là, ni les jours suivants.

Cela se passait en avril 2000. Depuis bien peu d’eau ont coulé sous les ponts du Togo : Gnassingbé Eyadéma, mort en 2005, avait été remplacé par un de ses fils, Faure, après une mascarade de coup d’état. Une élection tout aussi farfelue avait rapidement été organisée, pour montrer à l’opinion internationale, la légitimité de ce passage de témoin familiale. Hormis la France, aucun pays occidental, n’approuva avec enthousiasme la légitimité de ce nouveau pouvoir. La Communauté Européenne ne semble toujours pas la reconnaître, malgré les efforts conjoints des diplomaties togolaise et française.

Dimanche dernier, 14 octobre 2007, des élections législatives se sont tenues au Togo. Encore une fois l’opposant historique du clan Eyadéma, Gilchrist Olympio, n’a pu voter. Il se serait senti mal la soirée précédente, et aurait profité de l’occasion pour se faire soigner au Ghana ! Le pouvoir togolais userait-il des mêmes ficelles, que celles qui ont tué par empoisonnement Alexander Litvinenko, un ancien membre du service secret russe, ou le hasard ferait-il bien les choses ?

Comme Faure Gnassingbé, Gilchrist est le fils d’un autre homme politique togolais, Sylvanus Olympio. Homme politique de premier plan, étant donné qu’il fut le premier président du Togo à son indépendance, au début des années soixante. En 1963, Sylvanus fut assassiné par celui qui allait bientôt devenir le nouvel homme fort du pays, pour plus de quarante ans : Gnassingbé Eyadéma.

Je ne résiste pas à l’envie de recopier ci-dessous, la description qui est faite de ce coup d’état togolais ‘sur’ Wikipédia, et malheureusement, ce n’est pas une fiction :

« 13 janvier 1963 : Sur les téléscripteurs du monde entier tombe cette information : « Coup d’État au Togo. Le président de la République Sylvanus OLYMPIO assassiné ». Étienne GNASSINGBE Eyadema a publiquement revendiqué l’avoir abattu, à bout portant, par des balles tirées en pleine poitrine et au bas-ventre avant de lui sectionner, au couteau, les veines des poignets. Puis, avec la baïonnette de l’arme, il lui taillada la cuisse gauche tout en expliquant fièrement à ses camarades : « C’est comme ça que je faisais en Algérie pour m’assurer que mes victimes étaient bien mortes ». OLYMPIO agonisa longuement ainsi au sol en se vidant de son sang, dans d’atroces souffrances. C’était le premier coup d’État sanglant de l’Afrique indépendante, fomenté par les réseaux du tristement célèbre Jacques Foccart, ministre français de la coopération du gouvernement dirigé par Charles de Gaulle. Pour cet assassinat dont l’organisation fut confiée aux bons soins du commandant Maîtrier, cet officier français qui commandait la gendarmerie nationale togolaise, on eut recourt à la manipulation de demi-soldes démobilisés de l’armée française à la fin de la guerre d’Algérie. Chose tout à fait étonnante qui démasque un complot organisé du plus haut sommet de l’État français : à 6 H du matin, ce 13 janvier 1963, France Inter, la radio de l’État français annonça la nouvelle de l’assassinat d’Olympio alors qu’il n’avait même pas été retrouvé par le commando envoyé pour le tuer. Ayant réussi à lui échapper une première fois, il s’était réfugié à l’Ambassade des États-Unis d’Amérique, cachette que l’Ambassadeur des États-Unis, Léon Poullada, révéla à l’Ambassadeur de France, Louis Mazoyer, et d’où le commando ira le sortir en escaladant le mur d’enceinte, en violation flagrante de la règle d’extraterritorialité protégeant toutes les Ambassades. Récupéré par le révérend père Jean Gbikpi, son corps échappa ainsi à la disparition comme celui de Patrice Lumumba du Congo (qu’on fit dissoudre dans un bac d’acide), fut acheminé clandestinement par Christophe da Gloria au Bénin où il a été inhumé au carré des Afro-brésiliens du cimetière d’Agoué. Selon plusieurs versions, Sylvanus Olympio aurait été assassiné car il aurait voulut bâtir une monnaie nationale proche de la monnaie allemande, la fabrication de cette monnaie (billet et pièces) devait être assuré par une société anglaise.… »

La suite des histoires franco-africaines est à l’avenant. Mais rassurons-nous, tout ça c’est du passé et cette époque de barbouzes est révolue, nos experts médiatiques et politiques français, en sont convaincus… Révolue ou pas, les conséquences de cette ingérence, étaient encore bien présentes en avril 2000, et le sont encore : le parti de Faure Gnassingbé a remporté les élections législatives de dimanche dernier, sans trop de difficultés.

SylvainD.

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1. Premiers mots du discours de Sylvanus Olympio, lors de la proclamation de l’indépendance du Togo, le 27 avril 1960.

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