Bonjour vazaha

Le véhicule qui nous emporte toujours plus loin de la capitale et de son agitation, dévale la route qui descend des hauts plateaux malgaches vers la côte Ouest du pays, avec une insouciance qui n’a rien de rassurant. Quelques heures plus tard, je comprendrais la raison de cette course contre la montre.

La musique assourdissante du vieil autoradio ne dérange pas mes voisins d’infortune et ils ne semblent pas conscients du danger de la route. Ils dorment presque tous : c’est l’heure de la sieste. Nous sommes entassés à dix dans ce véhicule de cinq places, et à chaque virage, tout l’équipage bouge comme un seul homme. Je ne comprends décidément pas où ils vont chercher ce détachement.

Le vacarme musical, qui les berce peut-être, me permet seulement d’être un peu moins sensible aux catastrophes, que j’envisage à chaque virage. Le chauffeur use certainement du même stratagème… Même les zébus, que nous esquivons à la dernière minute, ne sont pas effrayés. Je dois me faire des idées. Nous n’avons croisé aucun véhicule depuis des heures que nous roulons, le risque d’accident n’est sans doute pas si grand que cela. Je me décide enfin à regarder le paysage autour de moi.

D’immenses prairies ondulent sur des collines à perte de vue. On aperçoit parfois quelques arbres calcinés et encore fumants, vestiges des forêts, qui quelques décennies plus tôt, recouvraient la région. Ici, comme dans beaucoup d’autres endroits de Madagascar, la pauvreté et l’ignorance des habitants, dont le nombre a doublé ces dernières années, leur a fait préférer le charbon de bois, et les pâtures, à un écosystème plus riche. La pluie des moussons n’a pas vraiment arrangé ces dégâts : De larges ravines s’écoulent vers l’océan. Les zébus ont désormais l’embarras du choix pour s’ébattre.

Le taxi-brousse ralentit subitement et se met à bouger dans tous les sens. Je savais bien que, tôt ou tard, à cette vitesse, ils nous arriveraient quelque chose. J’essaie de regarder ce qui cloche, je ne vois rien. Pas la peine de tenter de me retourner pour inspecter l’arrière du véhicule, les deux voyageurs qui m’entourent, se réveillent doucement, et leurs corps maigres pèsent des tonnes. Rien ne surprend décidemment ces gens. Et pour cause cette fois-ci. Nous avons seulement abordé la deuxième partie du voyage : la piste va accompagner nos 200 derniers kilomètres.

A mesure que nous avançons doucement pour éviter d’énormes nids de poules, je réalise que le chauffeur n’avait jamais voulu faire le fanfaron : il espérait aborder cette partie du trajet avant que la nuit nous rattrape.

Il n’est plus question de dormir. Le taxi-brousse s’agite dans tous les sens, comme nos têtes d’ailleurs, qui semblent vouloir se détacher de nos corps, pour rejoindre sans doute le bord de la route, et un peu de tranquillité. Je ne suis plus le seul à être inquiet.

Quelques heures de calvaire plus tard, le soleil décide de nous quitter pour aller vers d’autres cieux, et le dernier nom de village que je parviens à lire, m’indique que nous avons encore une centaine de kilomètres à parcourir.

A mesure que la nuit tombe, elle enveloppe tout le paysage et les frêles éclairages de la voiture ont le plus grand mal à nous montrer la route et les nids de poules. Notre chauffeur a les yeux grands ouverts, comme les oreilles : La radio est enfin éteinte. Nous n’entendons plus que les gémissements des suspensions, ou de ce qu’il en reste. Je ne distingue plus grand chose, à part de temps à autre, quelques malgaches, sans doute surpris par la nuit, qui marchent sur les bas-côtés. Certains titubent. Visiblement les ténèbres n’ont pas été leurs seules surprises.

Après dix heures de route, nous arrivons à notre destination, Morondava, petite ville au bord du canal du Mozambique, juste en face du pays du même nom, à quelques 900 kilomètres de là. Morondava dort encore, et le véhicule roule dans un silence parfait. Des lampadaires jettent des ombres folles autour de la voiture. Nous sommes tous, ou presque, dans un état comateux.

Le taxi-brousse s’immobilise enfin sous un grand fromager. Un à un, nous nous extirpons de l’habitacle. Réveillés par le bruit que nous faisons, des chiens errants, dans l’espoir de quelque nourriture, s’approchent craintivement. Chacun de nous est trop occupé de lui-même pour leur prêter la moindre attention, et ils n’insistent pas. Sans plus de démonstration, ils retournent chacun dans leur coin, et se rendorment aussitôt.

Le déchargement est vite fini et le chauffeur se remet au volant. Nous avons pas le temps de le remercier pour ce trajet sans problème, qu’il redémarre, sans un mot.

La fatigue embrouille un peu mon jugement. Je ne sais pas ce que je vais faire à une heure aussi matinale. Encore une fois les gens du pays me donnent la solution : Derrière moi, quelques uns se sont allongés à même le sol, sous un petit porche à l’abri de la rue. Je décide de faire comme eux. Juste avant de m’endormir, je regarde les jeunes paysans malgaches, qui étaient aussi du voyage, rassembler leurs bardas. Morondava n’est qu’une étape pour eux et, après avoir saluer mes camarades de chambrée, ils se remettent en route..

….

Des rires d’enfants me réveillent. J’ouvre les yeux : Une dizaine de petits malgaches sont figés devant moi, et crient « Bonjour vazaha » . Je leur souris en leur souhaitant à mon tour une bonne journée. Je me lève difficilement. Le porche est vide : Les malgaches qui ont dormi à coté de moi, sont partis. J’ai à peine le temps de boucler mon sac, qu’un taxi s’arrête devant moi. Je lui donne le nom d’un hôtel que je connais, et monte dans le véhicule. Lorsqu’il démarre, je me retourne. Les enfants sont encore là, et n’ont toujours pas réalisé la découverte qu’ils viennent de faire : un vazaha qui dort dans la rue !

A quelques années de distance, je ne suis pas certain qu’ils se souviennent de ce drôle de blanc, moi en tout cas, plus jamais je n’ai été réveillé avec autant de joie.

SylvainD.

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Vazaha signifie « Européen » en malgache, et par extension désigne le blanc en général.

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