Fausse alerte

bienmalacquis

Encore une fois, la justice française nous a montré l’étendue de son indépendance. Dès qu’il s’agit de politique étrangère, et particulièrement d’Afrique, elle se retrouve plombée par la raison d’état…

Pourtant, depuis quelques mois, elle semblait enfin avoir trouvé un peu d’air. Notre glorieuse raison d’état laissait faire, comme si soudain, elle était lasse d’avoir trop interdit et mentit. Quelques exemples m’avaient poussé à le croire.

En janvier dernier, le refus de l’OFPRA d’accorder le statut de réfugié à la veuve du président rwandais Juvénal Habyarimana [1], semblait marquer un virage dans la mainmise du Quai d’Orsay, sur la sinistre affaire rwandaise. La raison officielle de ce rejet, était la supposée participation d’Agathe Kanziga, veuve Habyarimana, dans l’organisation et la préparation du génocide. Dans les années 1990, la politique extérieure français était tellement différente : dès le début des massacres, l’état français avait discrètement rapatriée Agathe dans notre beau pays. Arrivée à Paris, elle était logée et pourvue financièrement [2].

Une autre affaire :

Le parquet de Paris a ouvert, en juin dernier, une enquête préliminaire contre les présidents Omar Bongo (Gabon) et Denis Sassou Nguesso (Congo), après qu’une plainte ait été déposée, les accusant de posséder en France des biens immobiliers de luxe financés par de l’argent public détourné. C’est évidemment une goutte d’eau face aux vols d’états, qui sont les spécialités de ces deux présidents, et la justice n’ira sans doute pas loin, mais les disqualifier ainsi au grand jour, ne leur a certainement pas été agréable.

Et enfin, les bonnes intentions de Nicolas Sarkozy, dans l’affaire Borel notamment [3], laissaient espérer un changement d’attitude et de comportement de notre politique étrangère. La femme de ce magistrat assassiné l’espérait aussi, et sans doute l’espère-t-elle encore.

Mais…

Depuis l’épisode libyen et le fameux discours aux relents colonialistes, du président français à Dakar, la bonté sarkozienne nous a montré ses limites. Il est clair que le changement espéré, se fera encore attendre quelques temps, et que les bonnes paroles resteront de bonnes paroles. Effets de style et marque de fabrique d’un gouvernement, manifestement.

Même chose concernant Agathe Habyarimana : Neuf mois ont passé depuis que son statut de réfugié lui a été refusé, et c’est de nouveau ‘silence radio’. Cette dame est toujours en France, et la reconduite à la frontière ne doit pas vraiment l’inquiéter.

Et pour nous prouver que rien n’a changé, la justice française a libéré de nouveau deux présumés coupables de génocide, lors des massacres rwandais de 1994. Les mauvaises habitudes diplomatiques reviennent à la surface…

Cette remise en liberté, sous contrôle judiciaire, de l’abbé Wenceslas Munyeshyaka et de l’ancien préfet Laurent Bucyibaruta, est caricaturale d’une justice de marionnettes.

Les deux rwandais, refugiés en France et présumés coupables de génocide, furent arrêtés deux fois par la justice française, à la demande du TPIR (tribunal pénal international pour le Rwanda) qui se tient à Arusha (Tanzanie), et par deux fois, les mises en détention furent de courte durée :

Arrêtés le 20 juillet dernier, ils furent relâchés quelques jours plus tard. Officiellement le TPIR n’avait pas été assez explicite (opposition de « présomption d’innocence ») dans sa demande d’extradition. La France s’était même proposée de les juger sur le territoire français. Une autre bonté sans doute.

On aurait pu croire l’histoire finie. Pourtant, suite à une deuxième demande du TPIR, les deux rwandais étaient de nouveau écroués début septembre… ‘Pétard mouillé’ : une semaine plus tard, ils étaient libérés. Cette nouvelle demande n’était toujours pas précise. Décidément, ce TPIR était bien tête en l’air. Et cette fois c’était le lieu de l’extradition qui laissait notre justice pantoise : Arusha ou Kigali ?

Au sommet de l’état, dès que l’on prononce le nom de la capitale du Rwanda, c’est le branle-bas de combat général. Car derrière Kigali, se tient le président rwandais, Paul Kagamé, la bête noire de notre cher pays : Depuis le début des années 1990, il personnifie le diable dans la cour africaine de la France. Que l’imminent juge anti-terroriste, Jean-Louis Bruguière, essaye sans cesse de le traduire devant la justice internationale, n’a rien de surprenant. Pour l’instant, il n’a pas beaucoup de succès, mais la constance de la France dans cette affaire, doit le motiver.

Et peu importe après tout que Paul Kagamé ait été le libérateur de son pays au moment du génocide de 1994, ou son fossoyeur, comme le prétendent ses ennemis, car la haine hexagonale contre le pouvoir rwandais actuel est tenace. Kagamé reste et restera, quoiqu’il se passe, l’ennemi à abattre pour une certaine partie du pouvoir (militaire et civil) français.

Il est quand même étonnant de noter que le comportement de l’état rwandais, donc de Kagamé, dans les troubles actuels en République Démocratique du Congo, ne soit jamais mentionné par ses accusateurs français. Bruguière aurait pourtant là de la matière. Bizarrement, cela ne l’intéresse pas. Tout se passe comme si ce n’était pas la culpabilité de Kagamé, que cette drôle de France recherchait, mais plutôt l’assouvissement d’un besoin irrépressible de se venger d’une injure ancienne. De là à penser qu’une certaine France tournerait en rond dans son passé, colonial en l’occurrence, il ne faut pas exagérer…

Décidemment le Rwanda, et son génocide, est trop sensible pour certains services de l’état français, qui ne peuvent se résoudre à lâcher du lest. Dans l’histoire des ces deux accusés, c’est un pas en avant, un pas en arrière…

Comme d’habitude en ce qui concerne les affaires étrangères, notre gouvernement n’aura jamais à se justifier de ses contradictions : Son auditoire français est amnésique, et dés qu’il s’agit de l’Afrique, l’intérêt est relatif, ou humanitaire à l’occasion.

SylvainD.

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1 Cet attentat, qui a détruit l’avion dans lequel se trouvait Habyarimana et d’autres personnalités politiques, comme le président burundais de l’époque, a été le détonateur du génocide rwandais, qui a fait près d’un million de morts, entre avril et mai 1994.

2 La diplomatie française lui débloqua 200 000 francs. Le président gabonais Omar Bongo lui laissa à disposition un hôtel particulier à Paris.

3 Le juge Borel a été assassiné à Djibouti en 1995, et le pouvoir djiboutien ne serait peut-être pas innocent dans ce meurtre. Jacques Chirac a toujours voulu étouffer cette affaire, et protéger ainsi son ami Ismaël Omar Guelleh, président de ce petit pays. La raison de tout cela : Djibouti héberge une base militaire stratégique de l’armée française.

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