Ubu Roi

En ce mois de mai 2005, je débarque au Gabon avec l’assurance de découvrir un pays bien entretenu, où tous les gens sont contents de leurs privilèges et bien nourris. Lors de tous mes précédents voyages en Afrique, ce petit pays m’avait toujours été décrit comme riche, avec un niveau de vie élevé. Je connaissais un peu l’histoire du Gabon, et cela m’étonnait, mais on me l’avait tant de fois répété, que je m’en étais convaincu.

En sortant de l’aéroport de la capitale, Libreville, mes convictions s’envolent rapidement et je n’en suis pas fier. Malgré toutes les richesses de ce petit pays, sa capitale paraît comme abandonnée, après avoir subi un cataclysme naturel. Pourtant, comme dans toute ville africaine, la vie foisonne, et les librevillois sont toujours et bien là.

Un taxi m’emmène à l’autre bout de l’agglomération et emprunte la grande artère de la ville, sorte d’autoroute infestée de nids de poules. Les quartiers que je croise sont séparés les uns des autres, et cette immense route défoncée est l’unique lien entre eux, apparemment. Tout cela ressemble plutôt à un chapelet de bidonvilles, et pas vraiment à ce qu’on imagine être une capitale.

Et en voyant défiler cette débâcle, je comprends tout à coup pourquoi le visa de tourisme avait été si compliqué à obtenir. L’état gabonais préfère éviter sans doute que trop d’étrangers constatent dans quel état de désolation se trouve le pays, pourtant si riche.

Dans cette sorte d’émirat tropical, gorgé d’or noir, de minerais et de bois exotiques, la misère s’étale de partout. Manifestement les recettes de l’état ne bénéficient qu’à un cercle restreint de gabonais, et au centre de ce cercle, Omar Bongo Ondimba, que tous ici surnomment OBO, se taille la part du lion. Près de 40 ans de pouvoir ne l’ont manifestement pas affaiblit, il règne en chef respecté et bien entouré.

Les jours passent, et ce que je vois ne modifie en rien mes premières impressions. Quelques discussions avec de jeunes gabonais, ne font que confirmer la bêtise et le cynisme d’un pouvoir, qui a institutionnalisé le pillage des ressources du pays pour le bien presqu’exclusif d’une famille.

Après une semaine passée à Libreville, je décide finalement d’aller voir le pays, sans avoir pris le temps de visiter le quartier du front de mer [1] , le seul qui est encore entretenu dans la capitale : là vivent les élites du pays, les riches hommes d’affaires et les expatriés de toutes sortes.

Je suis invité à Mouila, dans le Sud du pays, et je suis pressé de partir.

….

Les premiers kilomètres de route sont goudronnés La voiture se faufile rapidement au travers d’une végétation exhubérante : Nous sommes juste sous l’équateur, et la nature est généreuse.

A 100 kilomètres au Sud de Libreville, Lambaréné, la ville du docteur Schweitzer, marque la fin du bitume, et nous devons changer de véhicule, pour continuer:La suite du parcours sera salissant.

Encore une fois, je serais étonné par la réalité locale. Je venais d’emprunter en un peu plus d’une heure, les trois-quarts de l’ensemble des routes goudronnées du Gabon : Pas plus de 150 kilomètres de telles routes pour tout le pays. Si vous voulez visiter d’autres villes du Gabon, vous n’avez le choix qu’entre l’avion ou le bateau. Les mouvements de population doivent être rares, tout comme les échanges commerciaux. Décidément, la vie des gabonais ne représente pas grand-chose pour le pouvoir à Libreville, retranché dans son quartier du front de mer.

La piste se rétrécit peu à peu : Nous pénétrons dans le sanctuaire naturel du Gabon, et d’immenses forêts nous entourent. Bizarrement, au lieu de m’extasier devant les arbres majestueux, je ne vois que les grumiers qui semblent envahir la piste. Ceux que nous croisons sont chargés à bloc, ils remontent vers le port de la capitale. Ils transportent des troncs énormes, comme des arbres minuscules, de quelques années.

Mon voisin de droite me dit que plus de la moitié des habitants du Gabon vivent dans ou de ces forêts, et comme moi, il est captivé par ce cortège de camions. Comme moi sans doute, il doit penser que la destruction lente, mais apparemment programmée, des forêts du Gabon, feront des dégâts plus importants qu’uniquement un manque à gagner dans les recettes de l’état… Mais cela ne rentre certainement pas dans les plans du pouvoir, ni dans les intérêts immédiats d’un Omar Bongo, bien trop soucieux de lui-même et de son opulence…

Ce président, ce dictateur est une farce, une sinistre farce… et la richesse de son pays lui permet toutes les extravagances.

Mouila et Lambaréné, où je passerais quelques jours en remontant à Libreville, sont heureusement de jolies villes de province, et je finirais mon séjour sans plus penser aux calamités gabonaises…

Aujourd’hui à 2 ans de distance, Omar Bongo est toujours en place, et son cercle d’amis et de soutiens s’agrandit de jour en jour. La diplomatie française est toujours aussi active à Libreville et nos présidents s’y bousculent plus que jamais. Il est vrai qu’une menace pèse lourdement et sans doute définitivement sur le Gabon : l’omniprésence des entrepreneurs et ouvriers chinois.

Pour Bongo, la concurrence a certainement du bon, mais pour ce qui concerne le pays, j’en suis moins sûr. Je viens d’apprendre que « sur les 600 rivières importantes que comptent la Chine, 400 sont définitivement polluées » [2] . Sur le continent africain, les chinois ne feront certainement pas mieux que chez eux. La planète entière semble s’être donnée la main pour ravager ce petit pays, avec la bénédiction de son président.

Lorsque j’entends notre président actuel, féliciter Omar Bongo pour sa bonne gestion des forêts du Gabon, cela me rappelle un fameux discours de ce dernier à la tribune de l’ONU, il y a moins d’un an, où il n’a jamais réussi à prononcer le mot « écosystème »… Sacré UBU, dans son malheur, il a de la chance, il n’aura jamais besoin de répéter ce mot compliqué, qu’il soit rassuré…

SylvainD.

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1 Ce n’est pas le cas apparemment pour les présidents français, qui défilent depuis 40 ans dans ce quartier, pour saluer et féliciter Bongo.

2 D’après  un spécialiste officiel de l’environnement chinois : « Nous avons 600 rivières en Chine, 400 sont définitivement polluées. On ne s’en tirera pas sans envoyer 300 millions de personnes en Afrique ». Psychanalyse d’une vie dure

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