Marche forcée en Ouganda

The “Night Commuters”: Uganda forgotten children of war@2005 Bruno Stevens

District de Gulu, Nord Ouganda, 1999. Des enfants se déplacent par dizaines, sur les routes, à la tombée de la nuit. Depuis très longtemps, des mois, des années, on ne sait plus vraiment quand l’habitude avait été prise, on peut voir ces longues processions d’enfants ougandais.Et dès les premières lueurs du jour, le défilé s’étire dans le sens opposé. Un homme est responsable de ces migrations quotidiennes : Joseph Kony.


Sud Est du Kenya, avril 1999. Un reportage est diffusé ce soir sur la télévision kenyane, la KBC. Le sujet se passe au Nord de l’Ouganda. Je partage avec quelques kenyans, un canapé un peu fatigué, qui fait face au poste de télévision de l’hôtel. Les touristes blancs sont partis goûter aux plaisirs nocturnes de la ville. Cela ne devrait pas leur prendre trop de temps : Kisii, la petite ville kenyane où nous sommes, n’est qu’un lieu de passage pour les touristes, qui se rendent soit à cent kilomètres plus au Sud, pour un safari dans la réserve du Masaï Mara, soit à 30 kilomètres à l’Ouest, pour admirer le lac Victoria, et les distractions y sont rares.

Le reportage commence :

Fin d’une journée dans le Nord de l’Ouganda. Des enfants, beaucoup d’enfants, marchent sur des routes de terre. Ils quittent leurs maisons et leurs parents, pour rejoindre une agglomération plus importante que celle où ils vivent, dans l’espoir de passer la nuit en sécurité. De redoutables guerriers d’une armée dont je n’avais jam

Le reportage n’en dit pas plus, et il se finit brusquement et prématurément, comme si le film avait été coupé.ais entendu parler, la LRA (Lord’s Resistance Army), mènent chaque nuit des razzias dans les villages, pour enlever des enfants et en faire des soldats ou des esclaves. Seule la ville semble pouvoir les protéger de ces monstres. Ils sont accueillis par des parents, des ONG, ou personne. Dans ce dernier cas, ils s’installent au hasard des rencontres, et posent leur petite paillasse dans le premier abri de fortune venu. Au matin, ils font la route dans l’autre sens, pour rejoindre leurs villages. En attendant le soir, et encore le même voyage…

Sur le moment, aucun kenyan autour de moi, ne veut me donner plus d’explication, et j’en suis quitte pour imaginer tout et n’importe quoi sur les motivations de cette invraisemblable Armée de résistance du Seigneur, qui effraient à ce point les enfants, obligés à des migrations quotidiennes de plusieurs kilomètres.
Je vais me coucher sans attendre le retour des touristes, et m’endors difficilement : De jeunes ougandais, sautillant sur des routes de terre excessivement rouges, passent et repassent devant mes yeux…

Le lendemain, à la première heure je pars pour Nairobi, et j’oublie vite cette étonnante tragédie.

A deux ans de distance, je viens d’apprendre que le président ougandais, Yoweri Museveni, est toujours en guerre contre cette étrange armée.

Depuis 1987, la LRA, levée par un homme, Joseph Kony, qui se dit habité par toutes sortes d’esprits, ravage le Nord du pays. Ces esprits lui auraient donné l’ordre de combattre le mal où qu’il se trouve, mais dans les faits, son combat paraît essentiellement dirigé contre le pouvoir ougandais, et ne représente peut-être pas autre chose que l’éternelle opposition violente entre le Sud et le Nord du pays. Les motivations prophétiques de Joseph Kony quant à elles, ont assurément trouvé un terrain fertile pour se développer, mais certainement rien de plus. L’opposition maladive entre le Nord et le Sud est, elle, bien réelle, et trouve une justification dans un passé récent, au moins.

Lors de la présence anglaise en Ouganda, l’administration coloniale s’est constamment appuyée sur le Buganda, un petit royaume du Sud, pour diriger et soumettre le pays, et pour cette raison, les bugandais ont souvent été appelés les marionnettes des Blancs. L’élite du pays était alors uniquement bugandaise, et bien sûr elle en profitait.

Le Buganda paya ensuite chèrement cette préférence anglaise : les vingt ans de dictatures qui inaugurèrent l’indépendance du pays, celles de Milton Obote et celle d’Idi Amin Dada, qui sont tous deux originaires du Nord, ne l’épargnèrent pas. Les bugandais, sans doute plus que d’autres dans le pays, ont soufferts de ces années de plomb, et ils ont involontairement entraîné dans leurs malheurs, tous les gens du Sud.

Cette haine géographique n’est donc pas entièrement naturelle. Un autre pays, proche de l’Ouganda, a aussi souffert de cette préférence accordée à certains durant la colonisation, et les conséquences ont aussi été catastrophiques. Il s’agit du Rwanda.

Quoiqu’il en soit, Kony est originaire du Nord du pays, Museveni du Sud.

Et ce n’est sans doute pas un hasard non plus si, quelques années avant que Joseph Kony aient ses révélations spirituelles, une autre prophétesse venue du Nord de l’Ouganda, Alice Lakwena, dont Kony se prétend être le cousin, avait déjà tenté de renverser le pouvoir. C’était en 1986, et Museveni arrivait tout juste à la tête de l’état ougandais. L’armée d’Alice Lakwena composée de quelques milliers d’hommes, mais accompagnée et protégée par 140 milles esprits, fut mise en déroute fin 1987, aux portes de Kampala, la capitale, non s’en faire quelques dégâts.

Quelques mois à peine après cette défaite, son prétendu cousin, Joseph Kony reprenait le flambeau, avec une autre armée, l’Armée de résistance du Seigneur.

Vingt ans de combat plus tard, le nombre des victimes, en majorité civiles, imputé à la LRA, est estimé à plus de 100 milles.

Quant à Joseph Kony, sa présence est parfois signalée à Juba, capitale du Sud Soudan. Ce refuge en terre soudanaise n’est pas un hasard : Khartoum n’a jamais supporté les sympathies de Kampala pour les rebelles du Sud Soudan, et il lui rend la pareille, en soutenant un illuminé sanguinaire, pour lequel il n’a sans doute aucune estime, et en le laissant se replier derrière les frontières soudanaises…

Des pourparlers entre la LRA et le pouvoir ougandais, pour mettre un terme à ces décennies de combats et de massacres, ont démarré depuis quelques mois.

Evidemment les exigences de Kony sont délirantes et pas mystiques du tout : Levée des mandats d’arrêts internationaux pour crime de guerre, lancés contre lui ; Réinsertion de ses hommes dans l’armée régulière ougandaise ; Rente à vie, impunité et protection pour lui et ses proches…

Au plus fort des exactions de la LRA, Joseph Kony, avait besoin de sang frais et jeune, autant pour combattre que pour satisfaire le désir de ses combattants, et de lui-même. Ces enfants, une fois enlevés par les hommes de Kony, devaient tuer à leur tour et enlever d’autres enfants. Et c’est dans le refuge des grandes villes qu’ils cherchaient à se protéger de ces enlèvements nocturnes.

Ces jeunes ougandais s’imposent-ils toujours ces incessants déplacements, ou peuvent-ils enfin dormir sans fuir éternellement leurs maisons ? En 2005, ils continuaient leur marche forcée, mais aujourd’hui je ne sais pas.

Comme à Kisii, j’ai l’impression que le film est coupé avant la fin, et personne n’a le souci de me donner plus d’explication.

SylvainD.

The “Night Commuters”: Uganda forgotten children of war@2005 Bruno Stevens
The “Night Commuters”: Uganda forgotten children of war@2005 Bruno Stevens
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