La démocratie du Coucou

Jean-Marie Tjibaou dans les années 1980, sort de l’oubli un texte écrit un siècle plus tôt par Louise Michel[1], titré ‘La Démocratie du Coucou’. Ce texte décrit des étrangers qui s’installent chez vous, puis demandent un référendum pour savoir à qui appartient la maison. En mentionnant ce texte, Jean-Marie Tjibaou, comme Louise Michel, pensait à la Nouvelle Calédonie. Ce fut manifestement avec une logique comparable que l’île de Mayotte fut séparée du reste de l’Archipel des Comores, en 1975.

Mai 1978, Mayotte, petite Terre, Dzaoudzi.

Une soirée comme tant d’autres à Mayotte : le soleil, qui s’est couché depuis quelques heures, fait encore sentir sa chaleur, sans excès toutefois, et ce moment de la journée, est un délice, comme il doit l’être dans toutes les îles tropicales. On se laisse faire.

L’amie qui m’héberge, me propose d’aller voir un couple de sa connaissance, pour prendre l’apéritif. J’accepte volontiers, présumant que rien ne peut être désagréable au paradis.

Le couple a un appartement dans une grande et belle maison, et je m’assois moelleusement dans un fauteuil confortable, mon apéritif à la main.

Tout ce cadre est bien différent de celui que je découvre tous les jours depuis que je suis à Mayotte, lors de mes promenades, mais bon, mon amie est elle-même d’une famille importante de Mayotte, et ce « luxe » ne m’étonne pas plus que cela.

C’est lorsque la discussion va battre son plein, que, l’alcool aidant peut-être mais j’en doute, des vérités primaires vont tomber : « Ah ces anjouanais, qu’est-ce qu’ils viennent faire chez nous, quelle calamité… ». Sans connaître le contexte, j’apprends alors que les habitants de l’île d’Anjouan sont responsables de tous les maux de Mayotte, qu’ils prennent le travail des mahorais, etc. … En plus ils ont le culot d’envahir l’île, principalement en débarquant sur la plage de Moya, la plage touristique de Mayotte. Quelle réputation ils nous font !

La conversation continue, sans s’enflammer toutefois, le sujet étant manifestement banal. Avant que nous prenions congés, nos hôtes nous annoncent qu’ils envisagent de s’expatrier en Nouvelle Calédonie. Sur cette heureuse nouvelle, nous leur souhaitons une bonne nuit.

… De récents évènements m’ont rappelé cette courte soirée : La semaine dernière, des anjouanais sont morts noyés pour avoir voulu rejoindre Mayotte. Depuis l’instauration par le gouvernement d’Edouard Balladur, en 1995, d’un visa restreignant la circulation des personnes et des biens entre l’île comorienne de Mayotte et ses trois îles sœurs, ils sont plusieurs milliers dans ce cas.

Un retour arrière dans le temps est nécessaire :

Le 10 juin 1975, le premier ministre français Jacques Chirac, présente un projet de loi qui accorde l’indépendance à l’ensemble des quatre îles de l’archipel des Comores. Débordé par sa droite et par un lobbying actif du mouvement royaliste ‘Action Française’, il doit revoir sa copie : C’est sans l’île de Mayotte que, le 6 juillet de la même année, la République des Comores est proclamée. Mayotte restera française.

Le droit international décrète que lorsqu’un territoire devient indépendant, il doit conserver les frontières qu’il avait sous le statut colonial. L’état français est condamné régulièrement par l’ONU, pour cet abus de « propriété ». Sans effet bien sûr. Cette violation du droit a des conséquences humaines constantes, car la misère règne sur les îles de la République des Comores, misère expliquée en partie par son histoire.

Depuis son indépendance, près d’une vingtaine de coups d’états l’ont déstabilisée. Le célèbre mercenaire français Bob Denard y fut omniprésent. Il sera même pendant plus de 10 ans, le conseiller officiel du président Abdallah, jusqu’à ce que ce dernier soit tué en 1989, sans doute par Denard. La diplomatie française le soutiendra sans faillir, au moins jusqu’à l’assassinat d’Abdallah,

Aujourd’hui, Bob Denard est un vieux monsieur de 80 ans, frappé d’alzheimer, et n’est plus trop dangereux. Pourtant un de ses fils, hante toujours les allées présidentielles des Comores…

Mayotte est l’enjeu d’intérêts idéologiques et stratégiques importants. Et comme la ‘culture du résultat’ est devenue obsédante en France, elle est aussi le lieu idéal pour faire du chiffre, en matière d’expulsion. L’île la plus proche, Anjouan, paie l’addition.

Je n’ai jamais su si nos hôtes mahorais d’un soir ont finalement rejoint la Nouvelle Calédonie, mais si c’est le cas, ils n’ont pas dû être dépaysés : La Nouvelle Calédonie n’en finit pas de reporter ses référendums d’auto-détermination.

LA DEMOCRATIE DU COUCOU (par Louise Michel )
Nous vivions paisiblement dans une maison entourée d’un jardin fertile ; sur une partie caillouteuse, éloignée de la maison, une cabane où nous remisions les outils.
Un jour, deux étrangers frappèrent à notre porte. Comme de coutume nous offrîmes l’hospitalité.
Dès le lendemain, ils nous réunirent et déclarèrent : Nous vivrons désormais ici ». Ils avaient des armes à la main, nous dûmes nous soumettre.
Quelque temps après, un des nôtres protesta contre l’intrusion. Ils le tuèrent.
Ils firent venir des leurs, prirent pour domestiques des hommes de pays voisins.
Alors, ils nous expliquèrent : « La cohabitation n’est plus souhaitable, vous ne vivez pas comme nous, et de toute façon la maison n’est pas assez grande….. La cabane, au fond du jardin, reste inutilisée, vous vous y installerez ! »
Plusieurs années s’écoulèrent. Nous décidâmes de ne plus supporter cette situation.
Nous allâmes réclamer justice auprès des autorités du pays. « Qu’à cela ne tienne, nous répondit-on, nous organiserons un vote de tous les résidents de ce domaine…. »
La voix du pouvoir ajouta ; »un vote dans le respect de la démocratie : un homme, une voix. »
Dans la cabane, avec les enfants, nous étions sept. Dans la maison, avec les domestiques, ils étaient 10.
Nous étions, nous sommes Kanaks.

Louise Michel – 1878

SylvainD.

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[1] Louise Michel, anarchiste et activiste lors de la Commune de Paris, fut reléguée en Nouvelle Calédonie de 1873 à 1880.

[2] A cette occasion, Denard se converti à l’Islam et prend le nom de Saïf Mustapha M’Hadjou.

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