Surréalisme en pays malgache

Pause pousse-pousse. Benoist Héroux

Madagascar, octobre 1999.
Le malgache qui m’accompagne m’assure que cette petite maison un peu délabrée, est un hôtel…Nous poussons une porte qui paraît ne tenir en place que par sa propre volonté, et nous arrivons directement sur une pièce toute en longueur, qui sert apparemment de salle à manger, de salon, enfin surtout de salle de télévision pour le voisinage.

Pour accéder à l’accueil de l’établissement, nous devons traverser cette longue salle de divertissement qui, à cette heure-ci, est bondée. L’assistance est essentiellement composée d’hommes qui semblent fascinés par ce qu’ils regardent. Ils sont presque tous debout, alors que les chaises sont plus nombreuses qu’eux, et entre deux dialogues du feuilleton qu’ils dévorent des yeux, éclatent de rire.

Nous arrivons tant bien que mal au comptoir de l’hôtel, où la patronne nous attend sans sourire. Le feuilleton manifestement ne la fait pas rire, à moins qu’elle ne l’ait déjà vu, ou que son humour soit trop masculin à son goût.

Nous faisons nos petites affaires avec la patronne, et elle retrouve enfin le sourire. Elle consent même à me faire une petite réduction, parce qu’elle « aime bien les voyageurs français », dit-elle. Je ne suis pas trop convaincu par ses largesses, mais je lui renvoie un large sourire.

En même temps que le générique de fin du feuilleton apparaît à l’écran, les téléspectateurs malgaches qui sont debout tournent les talons, ceux qui sont assis se lèvent, et tous rejoignent la sortie, poussent la porte et disparaissent sans la moindre parole.

Ce petit manège est tout aussi étonnant pour moi, que le fait que je sois le seul à trouver cette sortie cavalière. Est-ce un rituel, une tradition malgache ou régionale ? Le touriste que je suis finalement, va chercher des explications un peu loin. Il me suffit de lever le nez vers l’écran de télévision pour comprendre : le président de l’état se met à parler. Ses discours n’intéressent manifestement que lui.

Nous sommes à Tamatave (Toamasina), ville sur la côte Est de Madagascar, au bord de l’Océan Indien, et elle est le fief du président : il vaut mieux éviter toute remarque. Didier Ratsiraka, le Président Amiral, en bon dictateur, ne doit pas apprécier énormément la critique et la dérision.

Ce soir, il aura au moins un téléspectateur, car je suis content d’entendre enfin la douce voix de Molière sur les ondes malgaches. Comme quoi, la critique de la francophonie peut parfois être primaire…

Dans son beau costume gris, il prend un air grave, sans doute pour nous annoncer un évènement qui changera la vie de tout le peuple malgache : « En ce mardi 12 octobre 1999, commence-t-il, je vous annonce une grande nouvelle : la planète compte désormais six milliards d’habitants, c’est extraordinaire ». Les fans du telenovela malgache ont eu raison de quitter les lieux, ils auraient pu se perdre dans des calculs trop complexes.

« Six milliards d’êtres humains, vous vous rendez compte ? », continue-t-il de s’étonner… et il va dérouler un monologue sur ce sujet important pendant les trente minutes suivantes. Dans ce pays où tant de choses doivent être faites pour sortir de la misère un peuple qui n’en peut plus, le président joue au démographe.

Didier Ratsiraka, au pouvoir depuis 21 ans, se soucie plus de l’avenir de la planète que de celui de son pays. Sur ce sujet au moins, il est certain que personne ne viendra lui demander des comptes.

L’ami malgache est aussi dégouté que moi par cette mascarade télévisuelle. Nous sortons finalement de l’hôtel pour nous dégourdir un peu.

Tamatave est la grande ville des pousses-pousses, qui sont arrivés à Madagascar en même temps que les premiers voyageurs : Malaisiens et autres asiatiques.

C’est joli à voir, mais il ne faut pas trop se poser de questions sur les sorts des tireurs : pour la plupart d’entre eux, ils viennent de leur village, et sont fiers de pouvoir ramener au bout de six mois d’un travail de forcené, des économies qui leur permettront de vivre avec leurs familles pendant les six mois suivants, avec plus de conforts.

Sur cette réalité-là, le Président Amiral ne s’attardera jamais…

…………………….

Avec le recul de quelques années, je pense que Didier Ratsiraka avait raison de se soucier du reste de la communauté internationale, car elle allait bientôt s’intéresser à lui. Non pas par l’entremise d’une autre croissance démographique, mais par celle de sa propre personne : Elle l’obligea à respecter les élections présidentielles de 2001/2002, et cette fois l’ancienne puissance coloniale le lâchera, contrainte et forcée par les Etats-Unis.

Le régime militaire et autoritaire de l’Amiral Rouge a dès lors laissé la place au régime très libéral de Marc Ravalomanana, que certains qualifient déjà d’autoritaire.

Mais quoiqu’il en soit, la vie quotidienne du malgache est toujours aussi difficile.

En 2007, les pousses-pousses, qui offrent un métier de survie pour une partie de la population de Madagascar, sont toujours aussi nombreux. Quant à celui des mascarades télévisuelles, je ne sais pas…

SylvainD.

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