Abidjan – Grand Béréby

Côte d’Ivoire, avril 1999.
Un autocar m’emmène vers Grand Bérébi, une petite ville côtière. Au loin je vois comme une mer onduler, mais une mer grise où le soleil se reflète à peine. La mer bleue, la vraie, est juste derrière, à ce qu’il me semble.

San Pedro - janvier2007. @ Bruno Brioni

J’ai beau être ramolli par la chaleur ambiante, je ne peux croire en une illusion, car les voyageurs autour de moi, dirigent leur regard vers cette mer supplémentaire, sans s’en étonner toutefois. Ils connaissent le paysage.

Quelques heures plus tôt…

Il est aux alentours de sept heures de matin, lorsque j’arrive à la gare routière d’Adjamé à Abidjan. Quelques amis m’accompagnent. Nous devons, une amie béninoise et moi, prendre un autocar qui doit nous transporter vers une ville côtière de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, presqu’à la frontière libérienne …

L’arrivée est mouvementée : cette gare routière semble être un bureau de recrutement à ciel ouvert, et bien sûr le blanc fait toujours figure de patron. Les voyageurs noirs qui arrivent en même temps que moi me bénissent.

Rien d’exceptionnel dans un pays pauvre que ces jeunes rabatteurs, qui tentent de nous agripper pour nous attirer vers leur véhicule, assurément plus beau et plus rapide que celui du voisin, mais ici c’est la gare d’Adjamé, et en 1999 tout du moins, elle a une réputation sulfureuse. Il faut prendre son courage à deux mains avant de se décider à aller chercher son véhicule : les rabatteurs se comptent ici par centaines. Les chauffeurs de taxis ne se hasardent pas dans cette jungle sans un gros pourboire, car ils savent que les rabatteurs feront tout pour extirper de leurs voitures les voyageurs. Si le taxi n’est pas trop solide, il risque de perdre quelque chose dans l’aventure.

Enfin, nous voilà devant l’autocar. Nous n’intéressons plus les rabatteurs et je respire mieux.

Les formalités d’embarquement remplies, nous montons nous installer. Nous avons chacun une demi-place, pour y poser une demi-fesse. C’est un de mes premiers voyages terrestres en transport en commun sur le continent, et rien ne m’est épargné. L’amie béninoise semble plus énervée que moi par ces conditions de promiscuité, sans doute que pour elle, l’exotisme tropical n’existe pas.

L’heure du départ est oubliée depuis longtemps, lorsque le bus consent à démarrer brusquement. Tout aussi brusquement et rapidement il se fraie un chemin pour sortir de la gare : l’instinct de survie doit décupler les réflexes, car aucun rabatteur n’est écrasé.

Le voyage commence, et je me sens enfin réellement bien : de magnifiques paysages vont défiler autour de nous pendant les neuf heures (prévues) de route.

Je me suis un peu avancé, non pas pour les paysages, mais pour mon plaisir à les voir défiler : ce que j’avais pris pour de la brusquerie, n’est en fait que l’état normal du mouvement du véhicule. Je n’aurais jamais cru qu’un vieux bus comme celui-ci puisse rouler aussi vite, et si l’efficacité du moteur m’étonne, j’espère que celle des freins, lorsque l’on fera appel à eux, seront m’étonner tout autant. Heureusement qu’on s’habitue à tout, sinon je n’aurais pas vu grand-chose du pays.

Quoiqu’il en soit, tout cela n’a qu’un temps, et la vieillesse a quand même eu raison du moteur, qui sept à huit heures plus tard, ne fait plus le fanfaron.

Et c’est tranquillement que nous arrivons dans la province de San Pédro, et vers la ville du même nom.

Et c’est à ce moment que je vois cette mer toute grise, qui semble poser devant l’autre, la bleue. Je demande à mon amie, son avis sur le sujet. Elle n’en a pas, et n’a pas l’air de s’en inquiéter. C’est un autre de mes voisins qui me donnera le fin mot de l’histoire : il s’agit en fait d’un des plus grands bidonvilles d’Afrique de l’Ouest, le bidonville du Bardot à San Pédro.

Ce que je prenais pour une belle mer grise, n’était en fait que les toits en tôle ondulée de milliers de baraques. Je n’ose même pas m’imaginer la torture de vivre dans ces cabanes surchauffées, qui est pourtant le quotidien de ses habitants (ivoiriens et sans doute libériens). San Pédro est une ville agréable parait-il, mais ce que j’en vois me laisse sceptique : quelques entrepôts, des routes de terre en travaux et ce bidonville.

Un coup de volant et le paysage change. Nous tournons le dos à la ville désormais… Il ne nous reste qu’une demi-heure de route avant d’arriver à notre destination, et mes préoccupations redeviennent pratiques et personnelles.

… Le séjour à Grand Bérébi se passa calmement…

Au voyage retour, je n’ai pas pu m’empêcher de guetter avec impatience cette mer grise.

Quelques années plus tard, aujourd’hui en 2007, il serait étonnant que les choses se soient améliorées pour les habitants de ce bidonville :

En 1999, le pays vivait encore dans la grâce d’Houphouët Boigny, et Henri Konan Bédié avait encore quelques longs mois devant lui. La Côte d’Ivoire était riche et sûre d’elle-même, et San Pédro, le principal port d’exportation pour le bois, le cacao, et les autres richesses de ce pays, en profitait… et peut-être aussi certains habitants du bidonville.

Depuis lors, sept années de crise ont fatigué le pays, qui a perdu un peu de son ancienne assurance, dans l’espoir peut-être d’en trouver une autre.

A San Pédro, il n’est pas impossible que quelques uns se soient enrichis grâce à de multiples trafics qui ont alimenté la machine de guerre, mais je paris sans crainte que le bidonville est toujours l’un des plus grands d’Afrique de l’Ouest.

Je viens de lire ces quelques phrases sur San Pédro :

« … San Pédro c’est aussi et avant tout une grande ville touristique aux plages naturelles où de nombreux touristes vont se reposer à tout moment de l’année… San Pédro offre aux investisseurs un cadre tranquille et favorable aux affaires. De nombreux hôtels n’ont cessé de sortir de terre à San Pédro depuis l’indépendance de la Côte d’Ivoire. De nombreuses cultures telles que l’hévéa, le palmier à huile, le cacaoyer… enrichissent la région faisant de San Pédro une des villes les plus dynamiques du pays. »

Les habitants du bidonville du Bardo doivent certainement se réjouir de vivre dans la proximité de tant de dynamisme.

SylvainD.

San Pedro - janvier2007 @ Bruno Brioni
San Pedro - janvier2007 @ Bruno Brioni
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