De Kigali à Kinshasa

Paul Kagame, l’actuel président du Rwanda, est sans cesse accusé de maintenir un régime autoritaire sur son pays, et de s’ingérer dans les multiples conflits de l’Est de la République Démocratique du Congo. Les forces armées massées aux frontières du Rwanda, constituées et dirigées pour partie par des extrémistes hutus, ne lui donnent-elles pas suffisamment d’excuses ? Ceux qui accusent le Rwanda, pensent que tout cela n’est que le prétexte à des intérêts territoriaux. Si ce jugement définitif était avéré, il ne reflèterait qu’une mauvaise habitude des puissances régionales et internationales, envers ce pays malmené et trop riche, qu’est l’ex-Zaïre.

François Mitterrand doit se retourner dans sa tombe, lui qui a approuvé le fameux couloir humanitaire dans la partie Sud du Rwanda, quand l’horreur du génocide rwandais prenait fin. La conséquence la plus remarquable de cette action militaro-humanitaire française, a été de permettre à des hutus, civils et militaires, responsables ou non de génocide, de quitter sains et saufs le pays, et de se réfugier de l’autre coté de la frontière, dans la province du Kivu… Triste nouvelle pour le grand pays voisin du Rwanda, qui n’avait pas besoin de cela et qui paye les pots cassés depuis plus de treize ans.

Et depuis cette honteuse et difficile sortie aux frais du contribuable français, les exilés les plus extrémistes, regroupés notamment au sein du FDLR (Front de Libération Du Rwanda)[1], s’en donnent à cœur joie pour terroriser et exterminer la population civile congolaise, et effrayer aussi bien le pouvoir rwandais à Kigali que celui de la RDC à Kinshasa.

Si la diplomatie française prétend encore et avec une belle constance, que certains des dirigeants français en poste en 1994 n’ont aucune responsabilité dans le génocide rwandais, elle peut certainement affirmer sans rougir ne pas être au courant des millions de morts provoqués plus ou moins directement par cette armée en fuite[2], métamorphosée depuis en une armée de libération. Aurait-elle pu se douter que ces hommes humiliés et chassés de leur pays après avoir commis un génocide, auraient l’idée de se venger ? Qui aurait pu deviner qu’ils s’en prendraient, faute de mieux et en attendant, aux populations du Kivu, qu’elles soient Banyamulengues[3], tutsies, ou lointainement apparentées ? Et que ces massacres alimenteraient en représailles, d’autres exactions contre des réfugiés rwandais hutus et des congolais hutus, simplement victimes de leur origine, et qui subissent avec la même violence ce conflit ethnique ? Comment prévoir que les africains auraient de la suite dans les idées ? Franchement…

Bizarrement, tous ces morts congolais font très peu de bruit, et le Darfour en comparaison est une pétarade médiatique. Même si les résultats dans l’Est soudanais ne sont guère encourageants, un tel silence sur ces massacres est criminel.

Comment expliquer cette différence de traitement et ce silence ?

Je ne crois pas que le débat autour du génocide, envisagé ou avoué pour le Darfour, hors de propos pour le Kivu, explique tout, même si la comparaison avec les conflits du Sud et de l’Ouest du Soudan, alimente facilement cette thèse : le Darfour est devenu médiatique, le Sud Soudan ne l’a jamais été. Malgré la complexité des crises soudanaises, chacun peut y plaquer les oppositions qui lui conviennent : les arabes contre les noirs, la Chine contre l’Occident, le bien contre le mal. Ce n’est pas le cas en RDC, notamment au Kivu, où dissocier les intérêts et les combattants, relève de l’exploit, même si nombreux sont ceux qui prétendent voir clair dans tout cela.

Ici la complexité est multipliée par mille, et comprendre les intentions d’un Kagame, d’un Kabila ou d’un Nkunda[4], est bien difficile.

Pour ajouter un peu de confusions, il faut compter avec des forces armées par le Rwanda, le Burundi, l’Ouganda et le zimbabwe, pour ne parler que des principales … et avec une prétention irrédentiste qu’aurait le Rwanda sur cette région Est de la RDC. Le premier président rwandais post-génocidaire, Pasteur Bizimungu[5], l’a revendiquée officiellement de nombreuses fois, en soutenant qu’une partie de l’Est du Congo avait été volée au Rwanda lors de la Conférence de Berlin en 1885.

Cela pour les oppositions régionales les plus connues. Coté international, pas plus de transparence. Les nombreuses puissances occidentales sur place ayant des intérêts non-négligeables en RDC, chacune d’elles s’applique à ne pas faire de vagues, en soutenant au petit bonheur la chance, les forces qui servent leurs intérêts : On entend bien parfois quelques indignations venant de la Belgique, l’ex-puissance coloniale qui veut jouer maintenant le rôle du bon samaritain, ou bien en provenance de la France, de l’Angleterre, des Etats-Unis… mais cela reste discret et presqu’à huit-clos. Au point où tout ou presque tout, semble devoir être permis en RDC. Le mauvais exemple de certains casques bleus de la MONUC[7]est significatif : le mois dernier, ils ont été pris en flagrant délit de trafic d’or dans cette province du Kivu, et ce n’est pas une première. Lors d’un précédent dérapage, ils y avaient ajouté le trafic d’armes…

Ici, plus d’apparente dualité, tout est mélangé, on ne sait plus sur qui taper. Tout le gratin mondial participe de près ou de loin à la curée, ce n’est vraiment pas la peine d’en parler. Les médias ont sans doute deviné le message.

En RDC, le cas du Kivu n’est pas isolé : un exemple parmi d’autre, le Katanga. Dans cette province du Sud-est, des combats surgissent périodiquement, toujours pour la même raison : L’indépendance de cette province riche en minerais, est réclamée et réprimée régulièrement. Une des premières insurrections bien documentée, date de quelques jours après l’indépendance du pays en 1960, et elle a apparemment contaminé des générations de katangais : Des ex-colons aidés de mercenaires, surnommés ‘Les Affreux'[8], se rallièrent à Moïse Tshombé, et tentèrent d’établir un état indépendant au Katanga. Ils tiendront quelques années avant d’être défaits par des forces de l’ONU, puis repoussés vers Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, pour finalement quelques années et batailles plus tard, se réfugier de l’autre coté de la frontière toute proche, au Rwanda.

Encore le Kivu… Encore le Rwanda…

Dans ce pays immense qu’est le Congo, rempli de minerais de toutes sortes, et bien calé au centre du continent avec ses 9 frontières, les convoitises sont considérables, et la communication n’y a pas de place, si ce n’est celle d’une propagande à usage interne.

Le Congo belge a eu la réputation d’être l’une des colonies européennes d’Afrique parmi les plus violentes. Il a acquis son indépendance dans une extrême brutalité : A peine 7 mois après son accession à la tête du jeune état, Patrice LUMUMBA est sauvagement assassiné… au Katanga. Le jeu de dupes de la guerre froide commençait ses sacrifices en Afrique noire.

Quelques années plus tard, MOBUTU soumettait le pays à une dictature pendant plus de 30 ans, jusqu’en 1997.

Un passif aussi lourd n’est pas sans conséquence. L’histoire du Congo Belge, devenu Zaïre, puis République Démocratique du Congo, est un énorme cliché : toutes les erreurs y ont été faites.

Combien de pays n’ont pas une part de responsabilité dans ce gâchis ? Cette violence est honteuse pour trop de monde, et sans doute est-il plus sage de ne pas en parler.

SylvainD.

——————————

[1] Ils ne sont pas les seuls bien sûr, mais ils restent la force principale de déstabilisation dans la région.

[2] Les 2 guerres du Congo, provoquées directement ou indirectement par cette situation post-génocidaire, auraient fait près de 5 millions de morts.

[3] Les banyamulenges sont des tutsis congolais de Sud Kivu, et seraient d’origine rwandaise.

[4] Suite à des tractations avec le pouvoir de Kinshasa (et le soutien de Kigali), ce chef rebelle est à la tête de troupes mixées (mélange de ses propres troupes avec celles de l’armée gouvernementale, les FARDC), qui combattent le FDLR.

[5] Président de 1994 à 2000, il a été démissionné par le pouvoir rwandais, et est sous le coup d’une sentence de 15 ans d’emprisonnement.

[6] Conférence organisée par les puissances européennes de l’époque, pour délimiter les zones d’influence de chacune d’elles. Les frontières actuelles africaines sont toujours celles qui y ont été tracées.

[7] Mission de l’ONU au Congo.

[8] Un certain Bob Denard a fait ses premiers pas africains en tant qu’ Affreux.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s